Battre des ailes

L’histoire commence dans la belle lumière d’un jardin public, au début des vacances de printemps. À grandes enjambées,  Élisabeth donnait de l’élan à ses pensées, en promenant sa  robe de lin fluide. Il faisait si bon s’aérer en regardant les arbres et le ciel. Elle traversait une des allées lorsqu’elle fut interpellée par un cri qui l’arrêta net.

Elle se  figea, retint son souffle, tendit l’oreille. C’était une sorte de  râle douloureux. Elle se laissa guider vers ce gémissement qui progressivement prit la forme d’une lamentation enfantine avec des cascades de sanglots. Inquiète, elle prit la liberté de monter sur les pelouses, de revenir sur ses pas, de pousser les branches et tout à coup discerna à côté du vert vif d’un arbuste, une masse de cheveux roux posée sur deux bras frêles. C’était un garçon d’une petite dizaine d’années. Assis en tailleur, il était secoué par des quintes de pleurs et s’agrippait à un petit carton qu’il tenait serré contre lui. Élisabeth s’approcha résolue à attendre qu’il s’aperçoive de sa présence avant d’essayer de lui parler. Il pleurait trop pour la voir. Elle s’assit près de lui. La crise s’apaisa. Les hoquets s’espacèrent, il s’essuya le visage, regarda avec surprise, cette femme qui attendait. Au bout de quelques minutes, il lui montra ce qu’il y avait à l’intérieur du carton. Élisabeth se pencha et aperçut un tas de plumes noires. Elle insista, soutenue par les yeux tristes et suppliants du petit garçon et  identifia un oiseau mal en point. Ces belles plumes brillantes étaient pendantes et frottaient avec un bruit râpeux. C’était le bruit d’un corps qui ne s’ajuste plus au monde. L’oiseau n’était pas capable de se tenir sur ses pattes et son bec paraissait beaucoup trop lourd pour lui. Il était étalé,  l’œil intense. Élisabeth regarda sa montre, mais déjà elle avait décidé qu’elle aurait le temps.

– Comment tu t’appelles ?

– Benoît

– Tes parents sont là ?

– Non… Au travail …

– Ils pourront s’en occuper ce soir ?

L’enfant fit non de la tête. Tous les deux se considéraient sérieusement. Elle savait que son cœur était facilement accessible à la pitié.  » Trop  » lui disait-on. D’une manière générale, ses sentiments dévalaient une pente. Cette disposition la rangeait du côté des nerveux, des romantiques et des toqués. Elle s’en accommodait tant bien que mal. Présentement, elle se concentra sur le moyen de faire face.

-Benoît ! lui dit-elle, si tu es d’accord, je l’emmène chez un vétérinaire et je le ramène ici à la même heure demain.

-D’accord ! dit l’enfant qui soucieux de sa légèreté , souleva le carton avec beaucoup de précautions en le confiant à Élisabeth.

Il la regarda s’éloigner, réconforté par cet espoir inattendu. Elle ? Ses pieds ne touchaient plus terre non plus. Elle vivait cette joie ouvertement. C’était ça son amour de la vie : un amour tête de mule qui décide que c’est possible. Elle souriait du projet, tout en se remémorant l’adresse d’un vétérinaire. Elle conduisait doucement, mais le bruit rêche des plumes sur le carton s’amplifiait.  L’oiseau était terrorisé. C’était inévitable. Cette situation suscita une réminiscence.  Elle se revit enfant, en train d’ essayer d’écrire avec une plume et se souvint  du drôle d’embarras créé par le crissement. Elle ne s’était jamais représentée aussi clairement qu’aujourd’hui, combien cet outil appartenait au corps d’un animal.  Cette évidence s’imposait maintenant et elle ne se faisait pas d’illusions …  On n’attendait pas toujours, comme l’exige  la culture amérindienne, que les plumes soient offertes par l’oiseau en plein vol… À tout cela, comme à beaucoup plus grave, elle ne pouvait rien ! C’était vrai ! Mais sa ténacité était vraie aussi et elle avait bien le droit de renouveler,  à sa toute petite échelle, les mirages  des jardins clos et des oasis. Il lui arrivait de dialoguer avec ceux qui lui reprochaient d’oublier le malheur humain si elle se préoccupait tant des animaux. Lorsque ces critiques fondaient sur elle, sa grand-mère lui revenait en mémoire, elle l’entendait dire avec sa bonne voix forte : « Ce qu’on donne à un être, on le donne aussi aux autres ». Le vétérinaire posa l’oiseau sur une paillasse, l’examina délicatement, puis déclara :

–   C’est une corneille noire qui doit avoir deux ans…  Elle n’est pas blessée, mais comme elle est captive, elle est probablement en train de mourir de faim et de soif. Un peu de pâté va suffire à provoquer un miracle !

Puis ,tranquillement, il  montra à Élisabeth comment l’alimenter et l’hydrater. L’oiseau se laissait faire. Le docteur Michel avait des gestes sûrs. Il dit que cela lui rappelait un oiseau qu’il avait connu dans sa jeunesse et se mit à raconter qu’il lui faisait des farces…

– Mon père me laissait des viennoiseries qu’il avait juste le temps d’aller acheter avant d’aller à son travail, il déposait le paquet dans le coin de ma fenêtre, et pour me prévenir qu’il était temps de me lever, il donnait des petits coups sur la vitre… Ça n’avait pas échappé à une corneille qui venait me les chiper. C’était très gonflé de sa part ! On s’est rencontré comme ça, j’ouvrais ma fenêtre et je la voyais partir avec le sac ! C’était incroyable ! C’est devenu un jeu entre nous trois ! On peut même dire que nous nous sommes apprivoisés, je l’avais appelée « Farine ». En écoutant bien ses cris, j’avais réussi à discerner des modulations et à saisir des choses très surprenantes. Renseignez-vous, vous verrez que les humains ont beaucoup à apprendre des corvidés ! C’était un spécimen comme celui-ci, une corneille noire. Allez ! On va bien prendre soin de toi ! Il la déposa précautionneusement dans le carton et s’adressant à Élisabeth dit :

–  Voilà, je vous ai montré comment faire, vous n’aurez qu’à continuer et ne vous tracassez pas, les oiseaux reprennent vite leur liberté !

 Il donna une boîte d’aliments, en ajoutant :

–  Ce sera encore plus adapté que les viennoiseries, et salua Élisabeth  avec un amical:
– Bon vent !

Quelle simplicité bien définie !

Élisabeth se rendit à son travail rassurée de se sentir légitimée dans son élan et installa l’animal au calme.  Une fois chez elle, elle l’installa dans un carton plus grand. La nuit, elle se releva plusieurs fois et en donnant les soins constata que cette présence commençait à  l’intimider. L’intensité de l’œil faisait maintenant autorité. La vigueur renaissait. L’oiseau se débattait. Son bec était vif et précis. Leur cohabitation devenait absurde, c’était bon  signe ! Il revolerait bientôt.

Le lendemain  Benoît les attendait joyeux. Elle lui répéta les recommandations qu’elle avait reçues la veille et décrivit le miracle de la force  revenue. Elle raconta aussi l’histoire du vétérinaire et de Farine. Le carton s’agitait beaucoup. Cela les faisait rire. La corneille  aurait déjà pu  être relâchée, mais elle préférait que ce soit l’enfant qui le fasse. Il était prêt. Il était fier. C’est avec cette même fierté qu’elle s’estompa dans la ville.

Une semaine plus tard, Élisabeth eut l’occasion de retraverser le quartier et choisit de passer par le jardin. Elle reconnut Benoît qui jouait avec des enfants de son âge. Ils étaient occupés à sauter par-dessus des tas de cartables, un jeu de défi et d’adresse. Elle ne put s’empêcher d’aller vers lui. Elle voulait savoir quand il avait lâché l’oiseau. Elle voulait l’entendre raconter une belle histoire qui serait la sienne. Déjà, elle regardait vers le ciel et souriait. Elle même s’était renseignée sur les corneilles et voulait en faire part à Benoît afin qu’il participe, lui aussi, à l’émerveillement de ses découvertes.

L’enfant balbutia:

– Non… il est toujours dans son carton.

Cette phrase parut inexplicable. Élisabeth devint  insistante et d’autres enfants qui jouaient là aussi entouraient à présent Benoît pour le soutenir. La gêne de l’enfant  était tangible et c’est un de ses copains qui brutalement cracha le morceau.

– Madame, l’oiseau est comme  avant .

– Comment  ça ? demanda-t-elle.

-Il ne peut pas voler, on lui a coupé les ailes.

Elle se tourna vers Benoît qui la tête baissée s’avança vers elle, avant d’éclater en pleurs:
-moi je ne voulais pas! C’est mon frère qui l’a fait quand je n’étais pas là !

-C’est lui ! C’est lui son frère  Madame ! criaient les gamins excités.

Un beau gaillard passait et s’approcha gaiement de l’attroupement.  Ce qui mit aussitôt en fuite Benoît dans un bruit de gravier sur lesquels il dérapa et manqua de tomber. Élisabeth entendit alors les explications : un éleveur avait montré comment faire, et précisa le frère de Benoît :

–  Comme ça,  on le gardera un peu .

-Un peu ? demanda-t-elle, ça veut dire quoi un peu ?

L’adolescent paru surpris par cette question, il réfléchit et déclara :

– Un peu… Profiter un peu  …

Élisabeth rétorqua :

– Profiter de quoi ? De son agonie ?

Le gaillard haussa les épaules et partit en roulant des mécaniques. Élisabeth regarda autour d’elle. Mais déjà, elle était seule. Tous s’étaient envolés. Le sadisme avait été révélé et cela les avait fait déguerpir. Elle décida d’attendre Benoît. Il ne revint pas. Elle n’y pouvait rien. Elle avait perdu sa trace et celle de l’oiseau. Dans son cœur, tout se retira dans la partie d’elle qui tenait debout. Elle chercha ses clefs dans son sac, regagna sa voiture en réalisant la ruine du moment et sa banalité avec. Les yeux troublés par les larmes, elle se disait :

– Où est passée la vie que j’aime ? Où ?

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