Demande turquoise

Marie-France avait tout pour être heureuse. Il ne lui manquait que la parole. Justement ! Elle avait celle d’un élu qui lui avait assuré que la mairie, à nouveau, embaucherait des jeunes. Cet emploi de surveillant de baignade, c’était exactement ce qu’il lui fallait, chaque été, pour payer ses études. Mais la lettre de motivation ne suffisait plus. Il fallait adresser une demande. Le jour venu, une des secrétaires eut l’amabilité de l’accompagner pour frapper à la bonne porte, et lui glissa en l’ouvrant :

– Bon courage !

Marie- France entra dans une grande salle où étaient entreposés des surplus de tables et de chaises. Au fond, trois sièges disposés en cercle formaient un espace de convivialité. Un couple de marionnettes lui fit signe de s’approcher. Elle s’avança avec l’aisance d’une sportive. L’homme et la femme se levèrent mollement, avant de retomber dans leurs fauteuils avec des gestes compliqués. Mais, lorsqu’ils cessèrent de bouger, progressivement, en se stabilisant, ils se statufièrent, lui, en homme inspiré, elle, en femme bouleversante d’humanité. Un silence s’installa, pendant lequel la jeune fille se demanda à quoi pouvait bien correspondre ce qu’elle voyait. Elle hochait poliment la tête dans l’attente des présentations. Quelques longues minutes plus tard, elle secouait toujours la tête dans l’attente des présentations. Elle toussa légèrement, comme on le fait pour s’éclaircir la voix, ce qui eut pour effet de lever un des sourcils de la muse. L’homme, lui, gardait les yeux clos, le visage offert à la contemplation. Marie-France ne bougeait plus, vaguement inquiète. Une mouche était dans la pièce. Est ce qu’elles étaient entrées en même temps ?  Impossible de le dire, en tout cas bruyamment, la bête zigzaguait et ça donnait de la vie. Au bout d’un certain temps, elle coupa le moteur pour se poser sur le nez du monsieur. Ceci provoqua un effet :

  • Piscine ! dit la femme automate, d’un ton agacé en chassant l’insecte.

Habituée au démarrage des courses, Marie France qui était restée debout, plongea dans sa présentation. Elle déclina son nom, ses diplômes, son intérêt pour la surveillance et constata rapidement qu’il n’y avait aucun retour, même pas un regard, un mouvement de tête. C’était comme un mur. Il ne l’arrêterait pas. Elle décrivit ce qui l’avait amenée à passer de la compétition à l’entraînement des autres jeunes. Puis, elle poursuivit sur la nécessité de se former aux protocoles de sécurité et de sauvetage. L’homme n’ouvrait toujours pas les yeux, sa comparse se tenait le nez parfaitement fermée. Il faut que j’y arrive ! se disait la jeune fille qui pensait à contrôler son débit, tout en s’efforçant de rester concentrée. Elle énuméra les principales causes de noyades, illustrées par quelques actions de secours qu’elle avait mis en œuvre, l’été dernier. Pour exemple, elle rapporta comment elle était allée rechercher un enfant qui faisait une crise d’épilepsie et détailla les soins qui lui avaient été prodigués… Pendant ce récit, elle vit le bonhomme accrocher sa collègue par le cou et rouler ses gros yeux d’un bout à l’autre de la pièce. La femme fit signe qu’elle avait compris et se tournant vers Marie France, l’interrogea :

  • Mais, qu’est-ce qui vous permet de dire qu’une crise d’épilepsie est une crise d’épilepsie ?
  • L’avis du médecin ! répondit la jeune fille, sans hésitation.

L’homme tourna les bras comme un moulin qui va trop vite. Avec les mains tendues et les doigts collés, il mimait que quelque chose était barré. Il avait quand même l’air content. La vieille dame souriait, le menton pointé vers l’infini.

  • L’enfant a été sauvé, la prise en charge s’est bien passée, bafouilla la sportive, un peu gênée par cet effort de justification.

Elle avait besoin de ce travail. Que pouvait-elle dire pour les convaincre ? Elle ne comprenait rien à cette demande. Elle reprit, la mouche aussi. Cependant, il ne lui échappait pas que pour elles deux, il y avait risque de ratatinage. Il était imprudent de contredire ces vieilles poupées et impossible de ne pas le faire pour rester dans la cohérence. Marie-France survola les législations qui encadrent la surveillance de baignade. L’homme, la tête retombée sur le ventre, se mit à ronfler, tandis que les yeux mornes de sa collègue se figeaient.

Je vais essayer d’aborder quelque chose de moins ardu avec des exemples moins dramatiques se dit la nageuse et elle fit une petite pirouette de langage qui lui permit de bifurquer et de préciser le type de coaching sportif qu’elle savait faire avec différents publics. Mais, du point de vue « relationnel » qui l’occupait ici, l’évènement le plus frappant était, bien sûr, cette rage et ce désinvestissement qu’elle avait provoqués. Tout en poursuivant son propos, le plus distinctement possible, elle pensait que c’était cuit.

Tout à coup, la femme frappa dans ses mains et lança d’une voix glaciale et dégoûtée :

  • Parlez de votre désir !
  • Je désire travailler cet été. Répondit aimablement l’étudiante.
  • Non, pas ça ! Parlez de votre désir ! pourquoi la piscine… la piscine ?

Il n’échappait pas à la jeune fille que la situation se dégradait encore. Elle respirait court. Des problèmes retenaient maintenant toute son attention. Si cet entretien se terminait mal, comment paierait-elle son loyer, ses frais d’inscription, ses livres, ses forfaits ? En tapant du plat de la main sur la table, la vieille femme réitéra sa demande. Cette claque fit sursauter l’homme qui se redressa, tout à coup convaincu. Marie-France ne savait plus quoi dire, elle s’imagina à la piscine et ce qui lui vint, c’était la couleur, l’odeur, mais surtout la couleur, les cris d’enfants aussi. Sur le ton, le plus obligeant possible, en essayant de masquer sa voix blanche, elle dit :

  • J’aime bien les piscines, la couleur turquoise des piscines.

L’homme qui se mit debout, était un éminent professeur, épelant avec grandiloquence, ce qu’il fallait entendre:

  •   T U R C       O I S E U X  !

Il s’époumonait comme s’il fumait une joie mauvaise.

  • Est-ce que vous vous entendez ? Non seulement vous n’avez pas de demande, mais, en plus, vous vous permettez d’injurier une autre culture ?
  • Ah mais… si ! Je postule pour l’emploi de surveillante de baignade.
  • Mais nous n’entendons pas ça.
  • Je veux bien vous le redire.
  • Mais puisque l’on vous dit qu’on n’entend pas votre demande… Et qu’est-ce que c’est de s’en prendre à une autre culture ? Je dirai même : pourquoi s’en prendre à une autre culture… en notre présence ? C’est quoi le projet, à la fin ? Vous êtes contre le sujet universel ? C’est ça votre demande ?

Marie-France était penchée en avant. On aurait pu croire qu’elle regardait ses chaussures, en fait, elle en examinait les lacets et même plus précisément un tout petit brin qui s’en échappait où elle avait cru revoir la mouche. Elle pensait qu’elle pourrait dire qu’elle n’aimait pas uniquement la couleur turquoise, que pour parler de son bien-être à la piscine elle aurait pu évoquer toute autre chose, le plaisir de transmettre par exemple. Mais elle avait l’intime conviction qu’il valait mieux qu’elle se taise. La porte au fond de la salle s’ouvrit. C’était Georges, un bon copain de lycée, le fils du député de la circonscription. Il circulait en sifflotant et, une fois près d’eux, demanda si quelqu’un avait vu le maire. Il le cherchait. Marie France ne bougea pas. Elle n’appartenait pas à la jeunesse dorée qui peut se permettre d’être intempestive en toute occasion. Quand il la reconnut, le bel athlète se laissa aller à sa surprise :

  • Ah ! tu fais ta demande pour la piscine ! Ils t’ont dit que tu commences le premier juillet ? C’est noté sur le planning à côté !

Il se tourna vers les barbons et, attrapant gaiement Marie France par un bras, les apostropha :

  • Elle peut venir boire un café avec moi, c’est possible, vous aviez fini ?

La jeune fille intimidée, résista un peu jusqu’à ce qu’elle entende l’homme et la femme dirent en cœur et vraiment très gracieusement :

  • Mais bien sûr monsieur Georges… À votre service !

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