José de rien

Dessins : Brice Bénédetti

Le mensonge avait été rondement mené. Il faut dire que Marie-Banderilla, après soixante-quinze ans d’existence à préparer toutes sortes de mauvais projets, savait entrer en ébullition en gardant la voix ingénue et liquoreuse… Depuis l’élection d’un éleveur industriel à une mairie des environs, voilà qu’elle s’agitait davantage.

Plusieurs décennies auparavant, elle avait déjà conspiré pour le retour des corridas dans les arènes de la ville qui n’étaient pourtant plus un monument depuis bien longtemps. Les pierres du grand mur, au fur et à mesure de leur effritement, avaient servi à consolider celui du vieux cimetière. Le cercle de sable autour duquel avaient été rafistolés des gradins était devenu une aire de jeux pour les enfants et les boulistes. On y faisait venir aussi des orchestres et des chorales. La population s’était détournée des supplices taurins et à l’époque le discours de Marie-Bandérilla sur la tradition de massacrer les taureaux n’avait pas pris. Mais, elle n’avait pas renoncé. Progressivement, elle avait même fait de son âge le moyen de justifier tous ses plans et s’était mise à chanter à la cithare des lambeaux de récits épiques dans lesquels elle glissait des histoires de gloire, de courage, de lumière, d’appel à Dieu qui camouflaient une envie d’autres choses. Cet art de l’arrangement était resté sa petite affaire jusqu’à ce que le maire-industriel-éleveur, M. Lunel, flaire un filon, avec débouché pour ses élevages, position d’intermédiaire pour les travaux de réfection des arènes, etc. Alors, avec emphase, dans les réunions publiques, il reprit et copia les propos de Marie-Bandérilla et il les poussa même jusqu’à parler de mémoire traditionnelle et… de nouveauté. Ses propositions sonnaient déjà comme des ordres qui ne s’interrogent pas. Tout était en place, il suffisait de fabriquer une actualité. Et pourquoi pas une actualité ludique pour les enfants ! Voyant l’intérêt qu’elle suscitait, chez ce maire, la vieille incendiaire commença à croire à sa chance de relancer les supplices. De fait, elle avait trouvé un complice.
Fuyant la guerre civile espagnole les Lopez étaient venus s’établir dans les baraquements de la ville. Cela faisait maintenant une vingtaine d’années. Après toutes sortes de déboires, il ne restait plus à cette époque, que deux membres de cette famille, un José d’une dizaine d’années et son frère, tout jeune adulte. Le grand répétait souvent à l’intrépide :

– D’accord, il faut bien un peu se brûler pour comprendre la braise ! Mais rappelle-toi ce que disait Papa ? Fais attention à toi, d’abord !

D’expérience, le gamin n’en manquait pas. Si cet impulsif se trouvait parfois malmené, il oubliait aussi vite ses tracas, s’amusait de tout et possédait quelques secrets grandioses. Il donnait en grande pompe du sucre aux fourmis, et goûtait le plaisir de maîtriser la grandiloquence des adultes en tirant les sonnettes. C’est un jeu en quatre temps : espionner, imaginer, déranger, s’enfuir. Un jour, il fut surpris de devoir fournir des explications. Il s’embourba devant une vieille dame cramoisie sans réaliser que le personnage était dangereux. Après l’avoir poussé dans une pièce de sa maison qui était occupée par son atelier de couture, la chanteuse lui demanda de quel droit il se permettait de la déranger. Est-ce qu’il se rendait compte de son importance ? Les yeux renversés, elle évoqua avec des mouvements désordonnés et des bruits de gorge, son besoin de clamer la passion. Une cithare, peut-être encore tiède, était posée sur une chaise. Il savait tout ça, il l’entendait vociférer en passant. C’était même précisément ce qu’il aimait déranger. Mais ce jour-là pourquoi n’était-il pas parti à fond de train ? Le guettait-elle ? En tout cas, elle l’attrape ! Il pense s’en tirer par une promesse et se sent prêt à faire un effort pour être sincère. Elle veut plus et l’examine des pieds à la tête, avant d’ouvrir un paquet et de lui tendre un biscuit :

– Je te vois regarder les taureaux, ils te plaisent ?
– Oui Madame
– S’ils te plaisent, tu sais que c’est un cadeau de dieu…
– … Je ne sais pas.
– Un cadeau de dieu ! Répète l’exaltée.
– Des dieux… j’en connais… balbutie l’enfant
– Dieu, il n’y en a qu’un…
– Pardon Madame.
– Ne t’excuse pas, prie pour ta faute, Dieu t’a peut-être choisi si tu aimes les taureaux… car tu les aimes n’est-ce pas ?
– Oui, surtout les petits, il y en a qui viennent quand je les appelle.
– C’est une prière qu’il faut dire petit ! Je te l’apprendrai. Approche-toi, regarde le crucifix. Tu peux l’embrasser en pensant aux taureaux. Tu sais, j’ai bien connu tes parents. Des braves gens des pauvres qui travaillaient dur. Vous venez d’Andalousie les Lopez…

José voudrait bien qu’elle lui parle d’autre chose. Il n’a pas envie de l’entendre dire quoi que ce soit au sujet de son père ou de sa mère. Tout à coup, la vieille l’accroche par le bras, le plaque contre elle et déclare :

– Je savais que tu viendrais !
– Je passe souvent par là…
– Je savais que tu viendrais… parce que j’ai connu ta mère et ton père. Petit, je sais qu’ils t’ont parlé de l’habit de lumière. Hein dis-moi ? tu sais ce que c’est, l’habit de lumière, tu t’en rappelles ?
– Euh, je crois que c’est des habits qu’on met et qu’on allume les lampes après…
– Tu es un marrant, José, tu t’appelles José n’est-ce pas ? Je ne dirais rien à ton grand frère pour la sonnette, mais à une condition !
– Oui ! jura l’enfant
– Que tu reviennes me voir chaque samedi après la messe de 10 h. Il serait déçu ton frère d’apprendre ce que tu fais !
– Oui ! promet José en marchant à reculons, avant de déguerpir.

Nous voici quelques pages de calendrier plus tard. Cette vieille cousette fait maintenant partie de l’univers des deux fils Lopez. Pourtant, le petit n’est jamais venu après la messe. Alors, c’est elle qui est allée régulièrement frapper chez eux en pleurant la disparition si cruelle, à ses yeux, de leur mère et de leur père. Marco et José d’abord embarrassés finissent par la consoler. Elle dépose en eux une image, exactement comme on fabrique un appât. C’est une femme qui a beaucoup souffert de la vie et qui a besoin qu’on la laisse faire le bien, même si c’est au-dessus de ses forces. Elle reste parfois longtemps sur le pas de leur porte et quand ils lui proposent d’entrer, elle psalmodie, en donnant des coups d’œil sur le côté pour vérifier à quel point cet auditoire est impressionné. C’est un des moteurs de son cinéma : s’assurer que les deux frères attendent la découverte d’un trésor enfoui dans ses murmures incessants. Lorsqu’elle prononce mieux, c’est pour parler d’amour et là, elle fait vraiment peur. Elle fait aussi quelques reproches… elle a remarqué qu’il ne dise jamais son prénom.

– Marie-Bandérilla ! Ce n’est pas difficile et puis vous n’en connaissez pas d’autres qui s’appellent comme ça…

Ils sourient poliment, se croient à distance d’elle, mais grâce à toutes ces manœuvres, José et Marco se retrouvent ficelés. Car voilà qu’il lui est venu l’idée de coudre pour José. Marco, un peu lâchement, la remercie, quand José, lui, tente une feinte :

– Il y a une amie de ma tante qui va déjà me faire des vêtements, alors ce n’est pas la peine, mais merci, madame.
– Et où habite cette amie ou cette tante ?
– À Bayonne toutes les deux.
– Belle ville ! mais c’est loin, c’est très loin d’ici… ton frère a beaucoup de souci et de travail. Allons…
Elle insiste avec son menton tremblant…

– C’est trop loin… Je viendrai te chercher, mon petit, pour l’essayage.
Marco croit qu’il ne lui est pas permis de dire autre chose que oui, et il le dit. Alors elle revient. Chaque fois serrant fort la main de José, dès qu’elle est seule avec lui, elle reparle de la chance qu’il a d’aimer les taureaux. Chez elle, elle lui fait porter un masque et c’est ainsi que commencent les interminables séances de couture. Une fois, José a l’audace de demander quelle sorte d’habit elle lui fabrique. C’est un gros rire qui lui répond si bien qu’il n’ose plus recommencer. Il craint qu’elle dénonce la bêtise de la sonnette et se tient à carreau. Ce qu’il a fait est peut-être très grave. Il se protège avec un sourire réflexe lorsqu’elle le brusque. Un jour, ils ont de la visite. Il comprend que c’est son propre fils et un monsieur important. Les deux hommes lui posent toutes sortes de questions sur l’amour des taureaux et sur son courage, ils rigolent et le plus vieux lui tord le bras au moment de partir. Il a tellement mal que les larmes lui viennent et lorsqu’il demande s’il peut retirer son masque pour se moucher, Marie-Bandérilla fait de même avec l’autre bras et lui assure qu’en habit de lumière on ne pleure pas. En le raccompagnant chez lui, ce soir-là, le sentant inquiet, elle murmure que peut-être elle parlera de la sonnette à son grand frère.

Un autre jour vient, où avant même de lui poser le masque pour l’habiller, elle lui coupe les cheveux et l’exalte à vivre intensément « l’amour des taureaux qui est un don de dieu. Il la questionne timidement et reçoit en réponse :

– Tu vas me suivre d’abord en baissant la tête et ensuite faire ce que je te dis !

Le pantalon qu’elle lui a ordonné d’enfiler le comprime très inconfortablement, mais il ne bronche pas. Ils marchent dans la ville. Elle l’a aussi affublé d’une sorte de sombrero qui l’empêche de voir, de se diriger et donc de comprendre où ils se rendent. Lorsqu’elle lui ôte, elle accompagne son geste d’un coup dans le dos et crie :

– Montre-toi digne de tes parents, de Marco et de l’habit de lumière.
Il réalise qu’il est dans une arène, au centre. Tout de suite, il remarque un peu plus loin, un petit veau qu’il connaît et qui a l’air inquiet. Il gratte sa patte droite sur le sol. C’est un animal café au lait avec de grands cils qu’il appelle Coco. Le pauvre hoche la tête comme il avait vu le faire tant de fois en agitant sa queue pour chasser les mouches. Mais là tout est différent. Sa queue reste plaquée. Coco a certainement peur. Le garçon ressent aussi un grand froid qui lui parcourt le dos. Autour sur les gradins, c’est une foule éparse. Par réflexe, José pointe son index sur la bouche pour que tous se taisent afin de ne pas effrayer davantage Coco. En retour, il entend une joie mauvaise qui pousse à rire certains puis le plus grand nombre. José sait qu’on torture dans les corridas. Ses parents l’ont mis en garde. Il n’a pas besoin de faire beaucoup d’efforts pour établir le lien entre l’habit que la vieille a cousu et ce qui lui est demandé. Cela a quand même le goût de la trahison. Mais justement comment sortir de ce costume de meurtrier ? Comment rassurer Coco ? Avec des contorsions grotesques, il retire le collant piqué de sequins qui lui fait mal. Finalement, en slip, il a moins honte. L’animal s’est approché et ensemble, ils regardent autour d’eux. Est-ce que Marco est là ? Dans une tribune José discerne deux jambes raides en bas noirs. La vieille a dû se renverser et on essaye de la rasseoir. Lui, José, se fait maintenant siffler, huer, il entend même :

– Tout est foutu !
Lorsque Marie-Bandérilla retrouve son séant, l’enfant à côté d’elle intrigue José. Ce garçon de son âge qui mange une glace en toute innocence… Peut-être, son petit-fils.

– Qu’est-ce qu’il fout ? Il ne peut pas nous aider ? se dit José.

Une rage le prend qui l’aide à supporter leur détresse. Il se met à piétiner les lambeaux de l’habit. C’est sa façon d’attendre qu’on les sauve. Il y a aussi un remue-ménage dans les gradins et il revoit les deux jambes en bas noirs qui signalent une nouvelle renverse de Marie-Bandérilla. Mais, lui cherche toujours des yeux Marco. Son frère voudra le sortir de là, il en est certain. Quand un homme qu’il n’a jamais vu arrive sur la piste et vient vers eux. Il porte un grand tissu jaune et rose, un seau décoré avec de grosses flèches dont le bout métallique est fait pour ouvrir une plaie, la déchirer et la soulever. Il les pose près de José et avec un large sourire se penche vers lui pour lui glisser à l’oreille :

– Bon dieu, petit con, remue-toi ! Travaille le veau et que ça dure, les autres numéros vont arriver. Prends-ta chance, fais nous plaisir !

José se saisit du tissu dont il s’enveloppe avec Coco, face à la foule qui s’excite et qui gronde.

 

 

Cet après-midi avait été organisé autour de la jeunesse et le combat qu’il devait mener contre Coco devait être sanglant, avec une mise à mort à l’écart. C’était un spectacle d’appel. On devait rire d’un veau se faisant torturer par un gosse, car des banderilles plantées maladroitement, ça peut-être marrant. Mais ce duo-là caché sous la cape, complique l’ambiance… et le timing. D’autres numéros sont prévus et justement des danseurs acrobatiques s’impatientent. Enfin, Marco qu’un ami a pu prévenir arrive en courant sur le sable. Sous les sifflets, il soulève la cape, encorde Coco et prend son frère par la main. Ouf ! les voilà en dehors de l’arène. D’instinct Marco se dirige exactement à l’inverse des indications que leur donne en hurlant M. Lunel et ainsi, ils ne rencontrent pas le boucher qui a mission d’égorger l’animal. Dans les rues José pleure et appelle sa mère. Marco enrage qu’on se soit moqué d’eux. Coco retrouve une assurance dans les pattes.

– Où on va ? demande le petit.
– Il doit avoir soif, on va descendre au ruisseau.
– Tu crois ? On ne va pas se cacher ?
– Est-ce qu’il y a plusieurs jours que tu ne l’as pas vu dans le pré ?
– Oui trois !
– Ils l’ont sûrement isolé avec rien à boire et à manger pour ne pas salir leur putain d’arène !
– Ah je ne savais pas, allons vite le faire boire et manger. Mais, ils vont peut-être nous suivre ?
– Mais non, ils sont occupés entre eux, on va pouvoir aller le cacher après…
– Ils nous accuseront de l’avoir volé ?
– Je voudrais bien voir ça ! dit en riant Marco en embrassant son frère et Coco…

Quelques jours plus tard, Coco mis en sécurité, Marco reçoit une lettre du comité des fêtes l’enjoignant à s’expliquer…

– Qu’est-ce qui est écrit ? s’inquiète José.
– Il me demande de rendre le veau.
– Qu’est- ce qu’on va faire ?
– Rien

C’est un samedi midi que Marie-Bandérilla vient frapper en personne à la porte des garçons. Ses yeux lancent des flammes et d’une voix courroucée, elle répète :

– Voleurs ! rendez le veau ! Vous ne méritez pas l’habit de lumière !

Le gendarme qui est avec elle est énervé aussi. Lui dit :

– On le sait que c’est vous, tout le monde vous a vu.

Par la fenêtre ouverte, Marco répond calmement :

– Nous a vu faire quoi ?
– Ça !
– Ça quoi, sur le programme du comité des fêtes, à cette date- là, il n’y a rien de marqué ? José que je sache n’est pas intéressé par la corrida !
– Ce n’était pas une corrida Monsieur ! crie la vieille
– C’était quoi ? Un enfant de dix ans avec un tout petit veau, dans une arène, on lui demande quoi ?
– On n’attend rien de ce vaurien qui tire les sonnettes !
– Monsieur l’agent, pour nous reprocher quelque chose il faut savoir quoi. Vous êtes d’accord ?

L’entrevue se conclut sur cette perplexité, mais la semaine suivante, c’est le maire d’à côté qui vient. En éleveur, il commence par donner le prix :

– Vous devez deux mille.
– De quoi vous parlez ?
– Le veau ! J’avais demandé au boucher de le préparer…
– Où est-il marqué dans votre programme que mon frère est avec un veau, lui pique des banderilles sur le dos et ensuite le passe au boucher pour qu’il l’égorge derrière l’arène ? Où c’est mentionné ?
– C’est marqué, mais pas comme ça, ça s’appelle intermède traditionnel
– Rien ne précise en quoi ça consiste…
– C’est une chance extraordinaire offerte à un jeune… dans le pays on vous aime bien…
– Pourquoi mon frère ?
– Je ne comprends pas… nous on aime bien les petits gars comme vous, c’est pour ça qu’on veut leur donner leur chance. Tenez voici la facture du veau que vous devez.

Marco prend le papier et poursuit :

– Oui, je vous demande pourquoi mon frère et pas le vôtre ou le fils d’une famille encore plus riche ? José ne vous a rien demandé, pourquoi lui infliger ça, c’est parce qu’il est orphelin peut- être ?
– C’était sa chance ! Vous les pauvres vous ne comprenez rien ! La corrida en crèvera de ça !
– Ah ça c’est sûr ! Monsieur Lunel. Tenez, entrez si vous voulez…
– Mais non, et, mais qu’est-ce que vous faîtes de la facture, vous la chiffonnez ?
– Oui, monsieur Lunel, je vais allumer une bonne flambée avec, regardez, entrez ! mes amis sont là, que des pauvres que vous aimez tant, et on va faire une sacrée fiesta parce que, comme vous le dîtes très bien vous-même, elle est finie la corrida !

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2 commentaires

  1. Le charme a opéré sur moi… Autant par le style, très poétique, tout en nuances et suggestions
    que par le contenu et les idées véhiculées… la force du récit consiste à ne rien démontrer : il montre. Et fait naître ainsi, ou renaître en nous, un fort désir d’empathie avec l’ensemble du Vivant.

  2. Belle nouvelle sur l’emprise et la manipulation. Heureusement qu’il y a coco pour que José ose être humain.bravo aussi pour les illustrations belles et sobres.

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