La nuit Blandine

Photographie Christophe Lecrenais

Alors même que j’étais émerveillé, mes parents répétaient :

– Prends exemple sur ta grande sœur : elle ne ment jamais !

Blandine captait toute mon attention.

Episode 1

Elle était si belle avec sa peau ambrée, ses profonds yeux noirs, sa bouche framboise et ses dents de perles. Je l’attendais pour jouer, pour rire, pour tout ce qui me passionnait, mais en elle, vivaient des besoins plus nobles. Elle avait de vraies choses à faire, comme recommencer ses pages de divisions, relire la vie des grands de ce monde, archiver ses cartes postales ou se tenir droite devant les miroirs. Elle m’accordait pourtant des moments de jeu. L’un d’entre eux démarrait, lorsqu’elle donnait le signal en tambourinant des pieds sur le plancher. J’arrivais en courant pour découvrir son visage caché derrière la masse de cheveux que ses longs bras crêpaient vigoureusement. Je l’appelai :

– Blandine ? Où es-tu ? M’entends-tu ?

D’un coup, elle se redressait, et me poursuivait pendant que je criais :

– Le loup l’a mangée ! Le loup l’a mangée !

À condition de promettre de rester silencieux, j’avais aussi parfois le droit de lui tendre ses pinces à cheveux. Ensemble, nous construisions des sortes d’abat-jour en grosse mèche qu’elle portait très haut sur sa tête. Avec ces coiffures, Blandine gagnait de l’éminence. Elle se métamorphosait en duchesse qui n’aurait pas pu se permettre d’être en simples cheveux. Comme tous les enfants, je cherchais la vérité. À la voir se mirer dans le reflet des choses, j’avais deviné son secret : Blandine avait deux âmes. La sienne et une autre à qui elle offrait, chaque fois qu’elle passait à certains endroits, des révérences discrètes ou appuyées. De cet autre, avec qui elle communiquait par miroir interposé, nous n’avons, hélas, jamais parlé. J’avais la conviction qu’il s’agissait d’une « dame ». Peut-être était-ce une reine, en tout cas, une créature idéale, avec laquelle personne ne pouvait rivaliser. Un être supérieur qui la comprenait, la guidait et lui imposait de figer notre famille. Vivre avec ma taxidermiste de sœur impliquait souvent de se faire injecter une bonne dose d’humiliation, puisque nous n’étions jamais ni dans le ton ni dans le vrai. Comme mes parents, je la laissais faire. Nous aimions Blandine et ce style qu’elle exigeait, ce snobisme puissant que nous ne savions pas nommer, ne nous paraissait pas dangereux : nous avions tort.

En septembre 1966, Blandine partit à Paris, parfaire la domination sur elle-même. Elle était inscrite dans plusieurs cursus, la géométrie et l’algèbre ne pouvaient suffire. Il était temps d’apprendre l’italien, l’allemand et le russe, en chignon, le dos droit dans sa chambre universitaire. Quelle joie de recevoir chaque semaine une lettre ! Pourtant, elles nous déroutaient. Blandine y évoquait les tourments que lui posait chaque version, car elle se devait de franciser de manière absolue, le texte. Mes parents relisaient souvent certains passages. Je ne comprenais pas où était le problème. Au lieu de me faire expliciter ce que voulait dire absolu et d’en saisir, à mon niveau d’enfant, l’enjeu, je pensais que l’essentiel était que ça passe et que le mieux était de se taire. J’avais tort ! Au printemps suivant, lors d’une sortie avec ma classe de sixième, j’achetais une belle carte postale pour elle. J’avais mis longtemps à la choisir, mais je ne pus me résoudre à écrire les formules plates qui me venaient à l’esprit. Je ne lui envoyais rien. Je ressentais un sentiment d’infériorité, de culpabilité, prenant tristement conscience du fait que j’étais moins émerveillé. Je passais le reste de mon enfance à la regarder de loin en loin. Elle était trop préoccupée même quand elle était là. Il y avait en plus des livres, toujours un sac à main ou un foulard qu’elle devait tenir de la bonne façon et qui l’empêchait de nous approcher. Ce que j’appelais « la dame » nous séparait, et cela donnait à sa mise une allure de caricature. J’avais aussi d’autres intérêts : j’aimais parler des filles avec mes copains. De ça, je n’avais évidemment rien à lui dire. Je n’imaginais plus partager quoique ce soit avec elle et surtout pas la pression d’un idéal, j’avais tort.

L’été de mes 17 ans, elle exigea d’être accompagnée pour retrouver son fiancé qui occupait pour quelques mois un poste à l’ambassade de France, derrière le rideau de fer. Ils s’étaient rencontrés à un cours de danse de salon. Ce projet de voyage m’excitait, même s’il soulevait beaucoup de soucis administratifs. Lorsque tous ces points furent résolus en quelques semaines, je compris l’importance de la fonction qu’avait ce fiancé et la grandeur de ma mission. J’étais le chaperon. Accéder à ce très beau mariage supposait de donner des garanties : tout le monde devait savoir que ma sœur ne serait jamais seule avec son amoureux. Afin d’éviter toute rencontre pendant le voyage, il fut décidé, entre Blandine et mes parents, que nous irions en voiture avec Maurice et Patricia, mon parrain et sa femme et que nous ferions du camping. C’était le meilleur moyen de rester sans contact avec les autochtones. C’était plus convenable. J’adorais mon parrain et j’espérai négocier de la liberté. On allait bien s’amuser !

Nous devions quitter très tôt notre maison de Tours afin d’être en Allemagne le soir même. Blandine prit tant de soin à sa toilette et au remplissage de plusieurs cartables de livres qu’il en fut autrement… juste avant de partir, il fallut encore un temps pour sa coiffure. Puis, elle devait trouver une place où déposer sa veste de tailleur sans la chiffonner et enfin, réajuster avec l’aide de son miroir de poche, et de son rouge à lèvres, un sourire à son visage. Je pensai alors que la dame voyagerait avec nous et je ne croyais pas si bien dire.

Fin du premier épisode

 

Episode 2

Enfin… après toutes les recommandations d’usage arriva le moment de dire au revoir aux parents. Je les embrassai en fermant les yeux. J’étais heureux. J’écoutais les cris des moineaux et j’avais envie de piailler ma joie et de sauter partout.

Dès les premiers kilomètres, ma sœur, par quelques remarques acerbes, nous fit savoir que cette joie devait s’effacer au profit du maintien. Maurice devait rouler mieux, sans à-coups, afin de ne pas gêner sa lecture. Il fallait aussi que Patricia cesse de la déranger en comptant les mailles de son tricot. Je chantais dans ma tête, et, dans cet état, je somnolais toute cette première journée. Le soir, nous étions à la frontière allemande. Blandine s’entretint longuement avec les douaniers. Tant et si bien qu’il fut difficile de trouver un camping ouvert. Il était trop tard. Ma sœur s’en offusqua et se lança dans une litanie de reproches qui se conclût par un impératif : l’interdiction de nous adresser aux autochtones. Nous ne saurions pas leur parler. Elle le savait. Nous ne pourrions pas employer les bonnes tournures de phrases. Elle savait aussi que je ne me rendais pas compte de l’impolitesse que mon incompétence pouvait représenter et que ce n’était pas la peine que nous en discutions. Patricia et Maurice écoutaient distraitement en recherchant des indications sur la carte routière. Moi-même, je mimais l’indifférence. Peu avant minuit, nous étions bien contents de trouver un emplacement pour les tentes… il s’agissait d’un petit espace en périphérie d’un équipement qui évoquait un champ de foire. Nous avions acheté trois canadiennes bleues avec façade rouge géranium pourvues d’une avancée du double toit protégeant l’entrée où se fixait une lampe à gaz. C’était ce qui se faisait de mieux dans les années soixante-dix. Blandine ne participait à rien pour les monter. Elle lisait dans la voiture. Moi, j’étais heureux d’être dehors affrontant le petit vent du soir, avec notre matériel rutilant. Je réfléchissais aux deux Allemagnes. Qu’est ce que cela me ferait s’il y avait deux Frances ? C’était déjà arrivé avec la France libre et la France occupée, mais je n’étais pas né. Je ne parvenais pas à le penser. J’aimais tous les pays parce que je voulais la paix. J’aimais l’Allemagne puisque « l’Ode à la joie » de la neuvième me tirait des larmes autant pour sa délicatesse que pour sa puissance. L’histoire avait scindé le cœur allemand. Qu’est-ce qui était différent de chaque côté du mur ? Durant ce voyage, nous traverserions le sud du Wurtemberg et une partie de la Bavière. Ce serait un tout petit aperçu de l’Allemagne de l’Ouest. Je ne pouvais pas m’empêcher de me demander comment était l’autre, La RDA.

Toute la matinée du lendemain, vue de la voiture, la campagne de la DDR paraissait cossue, tranquille. Les maisons, les villes petites ou grandes me semblaient presque familières. Je les trouvais en conformité avec ce que les livres de classe m’avaient présenté et cela relançait mon excitation. Qu’il y avait-il derrière le « rideau de fer ? » Si on considère que les revendications qu’engendre la propriété sont néfastes, qu’est-ce qui peut la remplacer ? À quoi pouvait bien ressembler un pays ayant pour objectif, comme je l’avais lu, le fléchissement de la tension dans les relations internationales, le développement de la collaboration entre les peuples et le renforcement de la paix et de la sécurité internationale afin de mettre en échec la politique agressive de l’impérialisme capitaliste ? Ces phrases de propagande que voulaient-elles dire ? Blandine était sensible à l’idéal marxiste. Je le savais par une indiscrétion, mais elle refusait obstinément d’en parler. Je la regardais traverser cette Allemagne de l’Ouest, avec une fierté énigmatique… Maurice et Patricia heureusement avaient envie de bavarder. On riait de tout comme des trois K. Kinder, küche, kirche l’allitération nous amusait. Cette description du rôle des femmes au sein de la bonne société du XIXe siècle, reprise par le régime nazi qui souhaitait restreindre leur univers n’avait pourtant rien de drôle. Mais voilà ! ma sœur en nous refroidissant avec son snobisme, nous laissait tous les trois autres, dans le besoin de nous moquer de quelque chose.

À l’arrivée au poste-frontière d’ Autriche, l’humeur de Blandine changea soudainement. Elle quitta la voiture avec les quatre passeports et revint longtemps après, toute légère, parlant de la famille impériale, comme s’il s’agissait d’amis intimes dont elle venait de séparer. Elle se réjouissait de la journée de repos à Vienne, exactement comme si nous étions attendus au palais de Schönbrunn. Nous passâmes notre soirée de camping avec une jeune reine aimable jusqu’à l’euphorie. Le matin suivant, Maurice et Patricia nous conduisirent devant ce grand palais viennois Jaune, aux ambitions versaillaises. Eux deux, avaient décidé de faire autre chose. J’étais donc seul avec Blandine dans ce lieu si important. Je remarquai rapidement que ma sœur ne ressemblait plus à une intime de la cour des Habsbourg : elle en était la spécialiste. Cette constatation me rassura, même si j’étais réduit au rôle de porte-dictionnaire et de brochures de toutes sortes. On pouvait tout de même être assimilés aux autres touristes, même si la beauté de Blandine la distinguait toujours. Dès le début de la visite, curieusement, elle se mit à me surveiller. Le moindre relâchement semblait interprété comme un manque d’intérêt. Il fallut absolument tout regarder, passionnément, en se tenant droit. Arrivé dans la chambre de Napoléon où mourut le roi de Rome, je fus touché par un oiseau empaillé présenté comme le seul ami qu’avait eu l’Aiglon. Je compatissais à l’enfermement et au caractère absurde de cette vie tragique. Je me demandai si on avait tué l’animal tout de suite après la mort du jeune homme ou si on avait bien voulu attendre la fin de sa propre existence. Je n’eus pas le droit de poser la question au guide, ma sœur refusa de la traduire en me faisant comprendre qu’elle ne supporterait pas de transmettre un énoncé ridicule. Le soir, je me couchais effaré par la résistance de Blandine qui avait regardé intensément absolument tout : chaque salle, chaque objet, chaque tableau, chaque carrosse, chaque massif dans le parc, chaque feuille peut-être. Je pensais à sa capacité de tout trier, de tout mettre en ordre, et de tout gérer autour d’elle. C’était trop : je m’endormis. À aucun moment ne me vint l’idée que Blandine vivait empaillée, figée dans les exigences de la dame. Tout comme, je n’imaginais pas la voracité des clichés que mon enthousiasme fabriquait. Je ne me demandais pas non plus si nous pourrions et si nous saurions conduire une existence qui nous fut propre. Je ne me représentais pas très bien ce que pouvait être le sacrifice d’une vie, même si j’avais été touché par l’oiseau de Schönbrunn.

Fin du deuxième épisode

 

Episode 3

La frontière hongroise est à quelques heures de Vienne. Vers midi, la route s’était progressivement bordée de miradors et de frises de fer barbelé. C’était la première fois que nous passions le « rideau de fer ».

Des militaires groupés s’avançaient pour nous demander de ralentir, puis de nous garer et de quitter la voiture. Nous devions présenter nos papiers à des douaniers qui, sans ménagement, nous parlaient hongrois, allemand et russe. Maurice sa femme et moi n’osions pas bafouiller devant Blandine. Elle, qui se tenait droite comme une héroïne, s’exprimait très élégamment et semblait presque sur le point de faire des révérences. Les soldats nous ordonnèrent de sortir les bagages en pointant vers nous leurs mitraillettes. Une fois vidée, la Peugeot fut sondée avec des sortes de grandes aiguilles afin de vérifier qu’aucune cachette n’était fabriquée pour des clandestins. Après quelques heures à attendre et à remplir des documents, nous fûmes libérés. Enfin, cette autre Europe ! Notre traversée de la Hongrie ne devait durer que deux journées, comme prévu sur les visas. Je garde le souvenir d’une grisaille et d’une immense plaine où nous croisions peu de voitures sur les routes et peu de passants dans les villages. Personne n’avait l’air de se promener, comme si la résignation, inscrite définitivement dans les corps, se voyait de près comme de loin. Des forêts étaient posées par plaques sur le territoire. À leurs lisières, des troupeaux de biches s’aventuraient parfois. L’atmosphère morose qui émanait du pays ne nous permettait pas de discerner si nous percevions ces apparitions comme une émergence poétique ou comme le triste spectacle des bêtes qui doivent se déplacer, sans fin, pour fuir l’homme. Maurice se mit à parler de la Seconde Guerre mondiale et de la vie quotidienne sous l’occupation. Sa femme essaya de le divertir, et fit circuler un paquet de gaufrettes, car c’était visible : l’anxiété du rationnement le rattrapait.

Le camping de Budapest était peu fréquenté et les équipements des vacanciers de l’Est très différents des nôtres. Tout était beaucoup plus petit, comme leurs véhicules qui ressemblaient à des miniatures de nos modèles. Et puis, c’est Maurice qui s’en aperçut, le plastique leur était inconnu ! Ma sœur accueillait notre acharnement au sujet de cette passionnante découverte, avec mauvaise humeur. Elle répétait que cette matière ne tirait sa gloire que de sa nouveauté. Maurice et Patricia partageaient avec moi l’envie de jouer à énumérer tous les objets que les campeurs possédaient en bois, en émail et en aluminium et qui étaient fabriqués chez nous en plastique. On rigolait aussi en se posant des devinettes sur les plaques minéralogiques des pays frères socialistes. En fin de soirée, nous avions le sentiment d’avoir bien avancé en découvrant que dans ce camping, les Tchécoslovaques étaient les plus nombreux.

Le lendemain était forcément un jour excitant. Il était prévu de visiter la capitale avant d’atteindre la frontière roumaine.

La traversée de Budapest dura. Dans mon souvenir, ces deux villes jointes Buda et Pest étaient masquées par des échafaudages.  Nous roulions au pas pour lire les panneaux en essayant de nous repérer. Dans notre errance, plusieurs fois au même endroit, je vis une très vieille femme en bottes et chapeau de cuir avec une longue natte qui dépassait de sa jupe plissée. C’était une cavalière tombée d’un livre ! Je pouvais penser que cette apparition était la preuve de la vivance des communautés. Mais voilà ! elle sortait aussi tout droit de ma fabrique de légendes. Nos hésitations nous amenèrent à la recroiser. Chacun de ces passages validait une nouvelle certitude, sur laquelle je réimprimais l’idée que j’étais en train de me faire de cette Europe de l’Est. Je quittais la Hongrie avec ce cliché dans le cœur et sa simple évocation me rendait heureux.

Fin du troisième épisode

 

Episode 4

La frontière roumaine nous accueillit avec le même rituel militaire. Une fois cette défiance traversée, le pays nous parut beaucoup moins moderne que la Hongrie.

Et puis, dès les premiers kilomètres, nous remarquâmes un phénomène nouveau : les habitants s’arrêtaient pour se mettre au garde-à-vous sur le passage de notre grosse voiture. Nous ne pouvions pas croire qu’il s’agissait d’une politesse extrême. Nous pensions qu’on nous prenait pour des officiels qu’il ne fallait pas offenser. C’était anxiogène. Ce sentiment mêlé de désolation céda pourtant très facilement devant la beauté de la forêt, des paysages dans la lumière. Nous avions prévu de faire une grande boucle : longer la frontière au nord, séjourner à Bucarest puis passer par le sud pour rejoindre les Carpates. Pour commencer : la Moldavie ! Nous nous en approchions. Les villages n’avaient pas encore connu ce qui se nommera plus tard « le programme de la
systématisation des différences » qui aboutira à « leur destruction planifiée ». C’était un émerveillement, les églises en bois sombres étaient de véritables chefs-d’œuvre de l’art populaire. Chaque hameau était organisé autour d’elles avec des maisons qui arboraient des peintures aux motifs éclatants sur les linteaux extérieurs et sur les volets. Nous ne savions plus où donner de la tête, tout était émouvant. Les paysans étaient habillés d’un costume traditionnel qui variait d’un village à l’autre. Les statures des hommes étaient magnifiées par leurs pantalons et leurs chemises de lins aux belles couleurs intenses qui juraient solennellement avec les solides bottes de cuir. Les femmes portaient de grandes jupes souvent bleu indigo et des corsages brodés. Nous passions trop vite pour détailler l’élégance des petits châles, des gilets de velours ! Nous étions si éblouis que nous en oubliions l’effet que nous produisions sur eux avec notre grosse voiture française. La nature était, elle aussi, généreuse et nous donnait en plus de la lumière, des suffocations de plaisir. Quand, sur une de ses routes sinueuses, la Peugeot freina et s’immobilisa sur le bas-côté pour éviter une carriole renversée sur la chaussée. Un petit cheval était allongé, éventré. Il se débattait encore vigoureusement. Ses cuisses grelottaient. Tout près de lui, une vieille paysanne implorait le ciel. Blandine retint méchamment Maurice qui voulait sortir pour porter secours. Patricia s’en indigna et se mit à pleurer. Je criais qu’il fallait faire quelque chose pour la pauvre bête. Ma sœur nous insulta et nous ordonna de repartir. Notre bon Maurice attendit de voir des gens accourir vers l’accident pour redémarrer. Quelques kilomètres plus loin, elle exigea de s’arrêter et alla se recueillir devant une petite église en bois dont la porte était condamnée. Son œil mauvais semblait nous viser tous les trois dans sa prière.

Lorsqu’elle remonta dans la voiture, elle parla d’un ton sec :
– La grossièreté m’est très pénible. Je suis choquée par l’accident, mais je vois bien que ce qui m’arrive, vous ne le l’imaginez pas !
Puis d’une voix feutrée, elle ajouta :
– Remarquez! Nous sommes si différents…
Se tournant vers moi :
– Toi ! Le gros malin ! tu as intérêt à m’obéir maintenant et je te préviens qu’on s’expliquera avec les parents ! Tu as compris ?

Si mon émerveillement subsistait pour le pays, il était désormais empli de compassion. Et puis surtout, une question me taraudait : pourquoi n’avait-on pas eu le droit d’être utile ? Puisqu’elle était touchée par l’accident, pourquoi Blandine nous interdisait-elle de secourir la paysanne et son cheval ? D’autres interrogations auraient dû surgir si j’en avais eu le courage : pourquoi obéissait on
tous les trois à cette grande dame qui vivait dans l’esprit de Blandine ? Qu’est ce qui nous empêchait d’écouter, au fond de nous, notre conscience se débattre ? Pourquoi certains arguments n’étaient-ils pas plus forts que ces grimaces de duchesse ?

Fin du quatrième épisode

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