L’obstination de Jojo

Dessin : Brice Benedetti

Vous aimez vivre dans cette belle campagne tapissée d’une herbe délicate sur laquelle court un vent parfumé et vous appréciez les fleurs, la profusion des feuillages, dans les petits bois, les champs, les haies… 

Je suis de l’autre côté de ce paysage, dans un grand hangar de tôle avec un sol en béton. Si je ne me décourage pas, c’est grâce à Jojo. Un oiseau qui ne sait pas s’il est une perruche ou un perroquet et revient toujours me voir avec des histoires incroyables. Il m’assure qu’en vrai métèque, il a voyagé depuis Barcelone, sur l’épaule d’un touriste… vous imaginez que des humains acceptent de rester aussi longtemps au contact d’un animal ? Ici, les employés n’ont pas de chiens dans les pattes ni de mouettes rieuses nichées sur la tête. Quand, par les quelques plaques translucides du toit, la lumière du jour paraît… on craint leur arrivée, car ils s’activent méchamment. Certains hurlent, d’autres gueulent avec la radio. C’est comme si tout était fait pour rendre drôle et tranchante l’idée qu’on n’est pas du même monde. Ils font peur à courir dans les allées, cagoulés en combinaison blanche. Les veaux les implorent en essayant de trouver une étincelle de générosité, mais il ne se passe jamais rien. Ces hominidés ne s’approchent pas de nos stalles, alors qu’ils nettoient en cadence tout ce qu’il y a autour d’eux avec un jet d’eau. Qu’est-ce que l’hygiène a mission de faire disparaître ? Est-ce qu’il convient d’effacer toutes traces de l’idée que les hommes sont, comme nous, des animaux ? Parfois, je m’enrage et je lâche le fil. Mes yeux impriment des images qui survivent un temps, puis s’évanouissent dans des fondus enchaînés. Il me manque une vraie vie pour tenir mes pensées. Heureusement, j’ai un ami extraordinaire, un oiseau multicolore qui vit une vie d’oiseau multicolore. Mon rêve, c’est exactement ça, jouer un rôle dans ma propre vie. Me servir de mes sabots… Je le fais, par réflexe. La nuit, je gratte pour partir et je m’écorche. Il n’y a que quelques centimètres jusqu’à la mangeoire, je ne peux pas me tourner. J’essaie de rester calme, mais des angoisses arrivent. Alors, je pense à toutes les couleurs. J’ai besoin de cette gaieté. Même quand il n’est pas là, je le vois devant moi mon perroquet-perruche. Il fait du sur-place, bat des ailes en gardant la tête immobile. Il me fait du bien, mon Jojo, mon dingue du perchage et des points de vue. Il peut aussi tracer des lignes en volant d’une poutre en acier à une autre… J’espère qu’il ne fera pas un nid. Il serait chassé et tué. La reproduction est encadrée ici. Il ne faut pas improviser. Je sais beaucoup de choses. Les récits de Jojo m’ont donné une vraie carte mentale. On est au bord d’un village et d’une rivière. De temps en temps, ça chauffe entre l’éleveur et les habitants parce qu’on pollue l’eau avec nos déjections. Nous, qu’est-ce qu’on n’y peut ? On est beaucoup trop nombreux et on aimerait être dehors. Là, Jojo se débrouille bien, on n’entend jamais parler de lui, pourtant un gros oiseau coloré ne devrait pas passer inaperçu ! Par prudence, il va dormir la nuit dans un refuge, une sorte d’arche. Il y côtoie des êtres sensibles qui essaient de l’imiter. C’est ce qu’il me dit. Il est d’ailleurs déjà arrivé qu’ici, ça lui échappe et qu’il claque un bonjour tellement fort que, même avec la musique, les humains ont dû être surpris. Mais ils n’ont pas réagi. Qu’est-ce qu’ils pourraient faire du langage d’un oiseau ? Si ce n’est un lien avec la poésie qui les mettrait mal à l’aise… Chez tous les éleveurs, ce qui marche très fort, ce sont les statues en or dans les églises, à ce que dit Jojo. Il y a une très belle dans une chapelle à côté. Elle est en bois doré et représente François d’Assise tendant ses mains vers des petits moineaux. C’est une image de l’amour du monde. Oui ! Moi, le taurillon, je peux me figurer ce que c’est qu’un saint et ce qu’est une église ! Comment est-ce possible ? La religion est faite d’un lien qu’on cherche quand on a peur de la mort. À votre avis, ici, qu’est-ce qu’on ressent ? Cet affolement on le connaît. L’angoisse qui vous serre la gorge n’a pas besoin d’une forme de gorge spéciale. C’est pire quand même pour certains. C’est ce que Jojo raconte des oies gavées dans le hangar d’à côté. Les gros tubes qui forcent leurs œsophages provoquent un martyr. Ce n’est pas qu’une idée. Il ne veut plus y aller et il ne m’en a parlé qu’une fois. Moi non plus, je ne peux pas y penser. Je me concentre sur son vol gracieux et son don des langues, avec ça on s’échappe. Pour Jojo tout est intéressant. Il est venu dans l’élevage par curiosité, pariant que dans un si beau pré, ce bâtiment clos devait abriter un trésor. L’odeur lui a aussitôt provoqué la nausée, mais avant de ressortir, heureusement, je lui ai tapé dans l’œil ! Dans cette masse parce que nous sommes des centaines, il m’a vu ! C’est ma chance. Avoir été reconnu comme unique. Les autres aussi le sont. J’aurais pu, comme eux, malgré tous mes efforts, ne jamais croiser un seul regard. Qu’est-ce que je serais devenu ? Dès que je pense à mon perroquet, je ressens un pincement d’angoisse et de bonheur. Je lui dis souvent : Jojo, tu es mon Saint-Esprit ! Je vois bien que ça le flatte. Je l’admire sincèrement, c’est si beau et si intense quand il me parle de tout cet amour qui se chante à l’église ! C’est notre dada à tous les deux et un sacré départ d’imagination pour moi. Pourtant, je n’ai pas d’optimisme, je suis figé. Je voudrais qu’elles tombent ces barrières qui m’empêchent de me retourner et d’exister. Cette obsession me fait gratter par terre jusqu’à saigner. Je suis privé du geste juste. Je le cherche. Mais, il revient en criant et glisse les ailes étendues, son cou plongeant vers moi :

– J’ai vu ton éleveur à l’église, il chante encore l’amour ! Tout va s’arranger. Je repars…

Quel panache ! Est-ce qu’il invente son besoin de me retrouver ? L’idée de ne plus être en contact avec lui, c’est affreux, ce serait comme si ma cage se resserrait un peu plus pour m’étouffer  avantage. L’amour, c’est ce qui nous sauvera tous. Je le sais, mais mon Jojo affirme que dans les églises c’est beaucoup plus grand, on touche à l’universel. Donc, comme l’éleveur y prie souvent, les barrières vont bien finir par se tordre, me laisser sortir et je vais connaître ce que c’est que l’herbe. La prochaine fois que mon ami revient, il faut que je lui dise que des types nouveaux ont couru dans les allées. J’espère que ce n’est pas lui qu’ils cherchaient. Un oiseau qui vient rencontrer un taurillon, ce n’est pas si méchant, mais bon rapport à l’hygiène… Ici, ils font très attention à nous pour qu’on ne soit pas contaminé et Jojo ne se douche pas avant ses visites. On doit être précieux, toute cette peur des maladies, mais alors… un peu d’aise ! Qu’est-ce que je fais ? Si je me couche, mes jarrets se coincent sous la barrière, à ma droite mon voisin a gangréné comme ça, il a pourri vivant. Si je reste debout, je m’ankylose. Il me faudrait une paillée et que je puisse me retourner. Je ne demande pas plus. Si ! j’aimerais sentir la force dans mes cornes et pas seulement la douleur.

– Eh ! Taurillon ! ramène-toi, j’ai du nouveau.
– Tu en as de bonnes, je moisis sur place. Comment voudrais-tu que je me ramène… Pose-toi et parle-moi.
– Ce n’est pas le moment de se plaindre, les nouvelles sont… Comment te dire ça ? Est-ce que tu sais ce qu’est
une fête taurine ?
– Non, je n’en ai pas entendu parler.
– Tu m’as bien dit qu’on ne te sort jamais. L’éleveur ne t’embête pas à faire l’important devant toi, en se cabrant avec un chiffon rouge…
– Je ne connais pas l’éleveur. Je pourrais ? Il veut me voir ? J’irai avec lui dans l’église rencontrer saint François d’Assise ?
– Non, non tu pars dans tous les sens… écoute-moi, demain, il est possible qu’on te fasse sortir, mais pour t’emmener vers des gens qui ne t’aimeront pas comme moi.
– Du moment que je sors…
– Tu sais quoi ? Je reste là sur ta corne, ça ne te gêne pas ? On verra ce qu’on fait à l’aube.
– Ma corne ou plutôt ce qu’il en reste. C’est toujours douloureux, dors juste à côté, je préfère.

Voilà, le temps a passé comme ça. C’était un très drôle de temps, car je ne voulais pas alerter les autres et j’avais besoin de partage. Il n’était pas question de réveiller Jojo, pour une fois qu’il dormait près de moi. D’habitude, comme je vous l’ai déjà dit, il va le soir dans un refuge. Ce fut vraiment une nuit étrange. J’étais tendu comme à l’annonce d’une catastrophe ou d’un miracle. D’ailleurs, pour la suite de cette histoire, il faut imaginer cette angoisse mêlée d’espoir pour bien comprendre ce qui est arrivé. C’est essentiel. Nous sommes demain. L’usine-élevage est encore sombre, au loin, les cloches sonnent à toute volée et réveillent mon ami. Moi, le taurillon anonyme, coincé dans son troupeau immobile, j’hallucine le pré, je pense à l’éleveur qui veut que je sorte, je ressens aussi l’amour et je suis ému. Jojo, lui, est comme un chiffon, je le sens dans ses pattes et je lui demande :
– T’as peur de quoi ? L’église sonne… le message de paix universelle se répand, non ? Ça va s’ouvrir partout, les barrières…
– Admettons… me répond mon Jojo, avec une voix étouffée, ne bouge pas la tête. J’ai accroché à ton bout de corne un déguisement.
– Un déguisement ?
– Oui, c’est toi qui m’en as donné l’idée avec le SaintEsprit !
– Regarde, je l’étends sur ton dos, parce que le sol c’est plein de… c’est vraiment dégueulasse… La farine sur ton dos… donc… me permet de devenir immaculé et j’ai une énorme branche d’olivier que je vais tenir dans mes pattes.
– Pourquoi pas dans le bec ?
– Il faut que je lance un message !
– Lequel ?
– Je ne sais pas encore, mais je parle ! C’est ma chance ! Je ne vais pas faire comme le corbeau je vais… donc je vais… Oh je ne sais plus !
– Puisque l’amour arrive, pourquoi s’inquiéter autant ?
– Tu entends le bruit ? Ils viennent vous chercher. Je t’explique, tu vas te retrouver dans un endroit en pleine lumière. Des gens vont venir te faire la corrida. Ils auront des tiges en fer à la main, comme des brochettes, qu’ils voudront planter.
– Des brochettes ?
– Si tu fonces sur eux pour te défendre, ils seront contents, ils te blesseront encore plus. Alors on va leur jouer un tour…
– On n’attend pas l’amour ? La clameur ce n’est pas le bruit de l’amour ?
– On pensera que tu fonces devant. Un taureau, ça baisse la tête et ça va droit, pile devant. Je volerai à tes oreilles et je ferai diversion. Quand je te le dirai, tu essaieras de forcer sur un côté.
– Je vais arriver à marcher, tu crois ?
– C’est à ce point-là ?
– J’avance vers la gouttière pour manger les granulés, je recule, mais tourner je ne l’ai jamais fait et puis comme le sol est dur, je suis écorché.
– Ah… pour toi ce n’est pas la fête taurine alors, si on te fait sortir d’ici ce sera plutôt… voyage en camion. J’aurais dû te poser la question plus tôt.
– Ce qui veut dire ?
– L’évasion n’est pas la même, si tu ne peux pas marcher…
– C’est toi qui sais.
– Regarde, je fais colombe de la paix comme ça ? La farine est bien mise ? Mon gros bec, ça ne choque pas ?

Alors que j’étais en train de l’admirer, il y eut des bruits secs et précis, un éclairage comme jamais, des hurlements… Juste après l’éblouissement, une douleur m’a fait faire deux pas en arrière. C’était possible. J’en ai même fait trois, quatre, cinq… Plus de barrières ! Imaginez ! Nous… les bêtes maintenues dans une entrave hypnotique, tout à coup on nous pousse à coup de trique. Quelle panique ! Jojo… plus là ! Où le trouver ? Nous sommes emportés. Même si mon sens de l’équilibre n’était pas totalement détruit par mes conditions d’élevage, je savais que je risquai de tomber et d’être piétiné. Jojo m’avait prévenu. Sans doute le camion ! C’était ça le bruit. Mes voisins pleuraient et disaient qu’on allait tous nous tuer. Je crois qu’ils étaient si désespérés qu’ils le  souhaitaient. Mais d’un coup, je l’entends. Jojo nous suit, comme par chance, je suis sur un côté, je le vois arriver à ma hauteur, autour ce ne sont que des gémissements, mais lui crie :
– Je vais parler au chauffeur !
– Oui, mais reviens vite ! Je t’en supplie…
– Je vais parler affaire avec l’humain… ne perds pas espoir, on ne va pas aller jusqu’à l’outil !
– L’outil ?
– Je repars ! Oui, peut-être que lui non plus n’a pas envie d’aller jusqu’à l’abattoir.
– Mais de quoi tu parles ? l’abattoir c’est quoi ? Je ne connais rien !
– Je vais négocier, ne t’emballe pas…
– Je n’ai pas peur, dis-je courageusement, j’y suis déjà allé là-bas…

Jojo ne releva pas ce mensonge et s’en alla négocier avec l’humain. Je me murmurai à moimême que je racontai vraiment n’importe quoi… dans l’affolement, j’imaginais m’être déjà déplacé à l’endroit où je ne savais pas qu’on m’emmenait ! C’est exactement là, à ce point précis, que je voudrais que vous vous mettiez à ma place. Imaginez-vous que j’ai gardé cet élan, celui qui jaillit quand on n’a plus rien à perdre, et lorsque mon ami est revenu, j’ai osé poser une vraie question :

– Est-ce que tu crois à un nouvel espace-temps ?
– Arrête ! Tu fais peur ! m’assena-t-il mécontent. Il y a eu une grosse secousse, comme si on tournait brusquement, et puis le chauffeur a hurlé à la façon d’une bête :
– Vers l’infini et l’au-delà !

Je n’ai pas pu me retenir, j’ai braillé et Jojo lui, aussi, comme moi. Ensemble on a articulé de toutes nos forces :

– On n’est pas dans un dessin animé !

Jojo a dit ensuite comme s’il se parlait à lui-même :

– Si le chauffeur est un idéaliste ! il risque de tout faire capoter…

Mais non… on n’a pas eu à souffrir d’un mouvement d’abandon, immédiat ou progressif, de l’engagement… Il n’y a pas eu non plus d’impasses rhétoriques puisque la porte du camion s’est vraiment ouverte et que ce type en riant a mis des planches pour qu’on descende. Aucun de nous ne pouvait marcher facilement. Ça a pris du temps, beaucoup, beaucoup de temps et il ne nous a pas frappés. Voilà comment j’ai enfin connu ce que c’est qu’une prairie ! Jojo, depuis, revient dans notre clairière. Il aime raconter comment s’est arrivé. Comment le routier s’est transformé en fou heureux se cramponnant à son volant comme s’il pilotait une idée aussi vivante que le printemps. Il aurait même dit : « Pour une fois, je sais ce que je fais ! » Jojo répète qu’on avait seulement une chance sur un million que ça se passe comme ça. Depuis l’évasion, il regarde le monde autrement. Grâce à sa capacité de numération, il peut visualiser ce qui nous est arrivé. Cette chance sur un million, c’est vraiment incroyable ! Il faut survoler la forêt longtemps pour se la représenter. Moi, il me reste de l’endroit d’où je viens une peur viscérale des capitalistes excités par les chiffres. Mais, on n’en a jamais revu de ces types qui vous grillent la peau pour mettre un numéro. Ici, mes sabots sont à moi. Je les sens toucher la terre. Ils la grattent. J’aime vivre dans cette campagne tapissée d’une herbe délicate sur laquelle court un vent parfumé. C’est à Jojo que je le dois. Lui me dit qu’on doit ce salut à l’humain qui a choisi une autre destination pour le camion. Je veux bien le croire. Je veux bien dire merci aussi.

 

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5 commentaires

  1. Cher Claude Fée, j’ai été touché par votre écriture. L’histoire du taurillon et de son jojo est à la fois touchante, troublante, triste et féerique. J’ai ressenti une grande tristesse et désarroi à la lecture de ce conte. Ce jeune taurillon qui n’a rien demandé et attend patiemment et naïvement son tour —ne sachant pas que ce qui l’attend est un destin funeste pavé de grande cruauté et souffrance.

    Les animaux ont cette innocence pure que nous êtres humains avons renié et foulé au pieds.

    Merci pour ce conte plein de compassion, d’espoir et d’humanité.

  2. Voici une nouvelle si bien écrite qu’on est à tour de rôle ce taurillon,jojo et ce camionneur! Une prise de conscience est obligatoire après lecture,cette nouvelle devrait être lue et étudiée à l’ école primaire..merci Claude fée, pour tout….

  3. Sensible à l’histoire et à l’idée, je le suis moins de la forme très didactique qu’elle a prise. Conte moral qui détonne un peu par rapport aux fantaisies souriantes habituelles qui me plaisent bien davantage. Rien ne permet de comprendre pourquoi le chauffeur de camion sort de son rôle et  » libère » ce pauvre Jojo.Mais la plume est toujours aussi alerte.

  4. Oui pour l’usage de cette nouvelle dans un but pédagogique. Une bien belle expression du ressenti de l’animal encagé et des pratiques courantes et cruelles de l’élevage bovin. Mais j’y vois aussi la poésie et l’espoir incarnées par Jojo

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