Poule jaune à tête rousse

Poule jaune à tête rousse couve dans un musée. Son nid est collé à une fenêtre intérieure, ce qui permet aux visiteurs de la regarder. C’est une idée pédagogique. Souvent, les passants oublient de s’arrêter devant l’idée pédagogique, mais pas de tapoter la vitre. Elle se plaint à une autre poule qui couve plus loin, dans une niche où elle n’a pas à subir ce dérangement.

Photographe : Christophe Lecrenais

– Ce qu’ils m’énervent avec leurs petits ongles.
– Ce n’est pas une bonne place.
– Je te ferai remarquer que ce n’est pas moi qui suis venue, c’est le gardien, dès que j’ai pondu, hop, en vitrine.
– Qu’est- ce -que tu veux, l’inconnu c’est ce qu’ils réclament toujours.
– C’est facile pour toi. L’inconnu ? Ils ne regardent rien, ils ont le réflexe de me déranger en passant, c’est tout.
– Tu es en train de t’énerver. C’est mauvais. Dis-toi que nous, au moins, on ne nous zigouillera pas, et que nos poussins se baladeront.
– J’envie ta tranquillité. Moi, j’ai toujours peur du rapt.
– Oh ! arrête !
– Tout peut leur donner le droit de foncer sur nous ! Tout ! Pas seulement le casse-croûte. Je sais de quoi je parle. Ça me déplaît leur machin à côté, l’exposition d’art à laquelle ils vont tous après avoir fait un tour ici.
– C’est très bien, c’est un concours de photographies. On n’a vraiment rien à craindre !
– Tu veux que je te raconte une histoire, justement à propos de photographie, d’humains et de poule ? Une histoire qui fait froid dans le dos ? Tu crois que tu pourras le supporter ?
– Oui… si tu n’insistes pas sur les détails !
– Un jour, sur le balcon d’un appartement qu’elle visite, une fille fait une drôle de découverte. Elle tombe sur une poule pendue, la tête en bas, accrochée à un clou. Ses pattes ficelées ressemblaient à un réseau de petits lézards comprimés avec méchanceté. Heureusement, elle a pitié, la soigne et l’installe dans un abri qu’elle a dans son jardin. Le lendemain, un type sonne à la porte de sa maison et cherche à rentrer chez elle.
– Qui, il poursuit qui ?
– Il poursuit la fille pour la poule. Ce gars veut absolument lui louer ou même acheter, son terrain.
– Tu ne confonds pas avec la Poule aux œufs d’or ?
– Ah non, laisse finir. Petit à petit, la fille réalise qu’il est prêt à n’importe quoi pour récupérer cette pauvre bête, complètement déshydratée, avec un début de pneumonie et des problèmes de circulation sanguine. Elle se demande bien pourquoi…jusqu’au moment où, elle se rend compte que c’est le plumage qui l’intéresse.
– Comment peut-elle le savoir ?
– Parce que le type revient encore une fois et raconte qu’avec son drone, il a vu dans son jardin un abri où vivent des oiseaux blessés et une poule. Et là, il lui précise qu’elle possède vraiment des tâches très particulières.
– Quelle livrée ?
– Grise et blanche mouchetée, mais, ce n’est pas l’important.
– Une poule coucou de Rennes ?
– Non justement enfin oui, si on veut, mais il se trouve que ce type était artiste et qu’il avait fait des essais forcément prometteurs et que la fille l’avait dérangée…
– En emportant la poule ?
– Oui, il n’avait pas fini. Il réglait ses appareils et avec des trucs et des machins, il réussissait à reproduire quelque chose qui lui permettait de participer à un concours.
– Des photos de plumage ? Et la pauvre, pour ça, elle, était pendue tête en bas…
– Le thème, cette année-là, c’était « le poudrin », je crois, enfin, un truc très art country pour amateur de concept…
– Ah vraiment…Poudrin ? Tu es sûre que ce n’est pas poussin.
– Si c’était poussin, j’aurais dit poussin !
– Le poudrin oui, je sais, c’est une nuée de cristaux de glace dans un ciel dégagé… Je ne comprends pas comment on peut imaginer ça sur un plumage, mais alors… la suite ?
– La fille ne rend pas la poule malgré les supplications, mais l’autorise à la photographier, à condition de rester à côté. Surtout, elle exige de savoir où il a pris la poule. Et là…le type balance sans vergogne que c’est ici à l’écomusée et il lui raconte toute l’histoire. Cette poule couvait, il a vu le thème du concours, il a tout de suite pensé faire un réglage sur le plumage et, ni une ni deux, il ne s’est pas gêné, il est entré dans l’enclos et il a pris cette poule qui évidemment ne voulait pas bouger. Lui a ficelé les pattes et tu connais la suite.
– Les œufs ?
– Qu’est-ce qui arrive dans ces cas-là ?
– Une autre les couve.
– J’imagine que c’est ce qui s’est passé…
– Cet été, c’est quoi le thème du concours de l’expo à côté ?
– Les bonnets rouges !
– T’as prévenu le coq ?

Illustration: Brice Benedetti

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4 commentaires

  1. En effet je connaissais cette nouvelle mais la publication et les belles photos lui donnent ses lettres de noblesse.
    Bravo pour la continuité.
    Demain début des illustrations de grenouille sur tissus wax
    À très bientôt
    Molly

  2. Comme dans Monsieur Bouillote, à partir de Poule jaune c’est un regard étonné sur l’incapacité de l’humain à se décentrer de lui-même pour prendre en compte ce qui l’entoure. Merci pour le plaisir de vous lire

  3. Très bonne nouvelle, très ludique. Vous avez déjà pensé à faire des versions audio de vos œuvres Si cela vous intéresse, N’hésitez pas à me contacter car je m’occupe de l’association Audiocité. Et je suis à la recherche de textes qui sensibilisent au bien-être animal.

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