Twist et les idoles

Illustration Jean Yves Hubert

Le courant est apparu. Un soir après l’autre, dans la tranquillité des hameaux, les lanternes électriques se sont allumées et chacune a eu le temps d’avoir son histoire. Celle de la cour des Hourroux, fixée un bon mètre au-dessus de la porte d’entrée de la maison, se présentait sous la forme d’une grosse méduse en porcelaine frangée d’ondulations. Un fil à deux brins, accroché sur le mur par des points de ferraille, la relayait à l’interrupteur intérieur qui commandait le déclic avec un bruit sec. Dès son installation, dans le relief habituel de la nuit quelque chose d’impalpable se trouva mis en question. Masquant le grand halo d’étoiles de la Voie lactée, cette méduse électrique gênait l’approfondissement du ciel. Les gens de la ferme allaient-ils s’y habituer ? Avec l’exode rural, la question de savoir ce qu’on gagne en éclairage et ce qu’on perd en lumière… plus grand-monde n’était là pour se la poser… enfin si ! les animaux, c’est une des perturbations que la cécité humaine leur impose. En 1964, ne vivaient dans cette petite ferme qu’une vieille mère et son chien. De ces deux-là, tous s’en souviennent, car il s’en est passé… on ne peut en parler que dans le désordre. Avec ce genre d’affaires, tout est imbriqué, on ne peut pas faire autrement. Les évènements ont souvent une longueur d’avance sur leur compréhension. C’est un fait. Depuis la lampe, Twist aboyait davantage de sa niche où il était enchaîné le soir. Cette cour continuellement allumée agissait comme une épine irritative. Il y avait aussi de la pagaille chez les bancs d’insectes qui s’approchaient par vagues au risque de se faire griller à ce point lumineux. Dans la nuit électrique, ce corps de ferme, avec ses ombres, paraissait couché et morcelé. Des cinq petits bâtiments usés que le temps avait inégalement enfouis dans le sol, un seul, le plus haut était réservé au logis. Angèle demeurait là depuis plus de soixante ans. Dix ans après la mort de son mari, elle portait toujours le demi-deuil et conservait dans ses gestes un dénuement qui lui conférait une allure résolument sauvage. Si l’on s’en tient aux mouvements de ses yeux qui se plissaient en sa présence comme devant une saturation, seule, l’autorité excessive de son fils unique, Riton, semblait l’incommoder. Devant lui, son regard pouvait se mettre à cligner, avec un rythme insufflé par une légère panique. Ce gaillard donnait beaucoup d’ordre avec sa casquette. Lorsqu’il la remettait en place, ça voulait dire que ça allait barder, lorsqu’il la soulevait d’une main pour se gratter le cuir de l’autre, ça voulait dire que ça allait barder. C’était comme ça. Au sujet de la lampe, il avait dit qu’elle devait demeurer ouverte toute la nuit. Y avait plus à redire. Son père avait été tout différent. Des cinquante années passées avec Fernand, Angèle gardait comme un élan secret que la solitude avait amplifié. Peut-être était-ce ce qui lui donnait cette présence gracieuse même avec sa blouse et ses bottes de caoutchouc ? Avec les années, sa silhouette était devenue une brindille, ses cheveux du coton blanc qu’elle portait tourné dans un chignon soigné, tenu sous un petit filet. Sa peau claire avait pris une teinte rosée de bonne santé que redoublait la gaieté des yeux turquoise. Elle se tenait toujours loin, sauf pour les bêtes et surtout pour les oiseaux. Pour eux, elle s’immobilisait et s’approchait. Au fil du temps, son oreille était devenue de plus en plus subtile. À tel point qu’elle en était venue à entendre et comprendre les plaintes de son chien, ce qui l’avait tout naturellement conduit à le détacher. Il y avait de cela déjà longtemps, mais l’animal lui en était toujours aussi reconnaissant. Chaque matin, elle allait le chercher. Sitôt délivré de sa chaîne, il s’ébrouait, partait à l’autre bout de la cour comme pour mimer un grand départ et revenait sans cesse vers elle, avec la même joie folle. Lui, qui avait été entravé pendant des années comme un esclave, la suivait maintenant partout. Elle, qui pouvait être si silencieuse, en sa présence, faisait des volutes avec sa voix, et retrouvait les chants qu’elle avait partagés avec les bouviers dans son enfance. S’encourageait-elle aussi de cette façon à l’aube de sa propre vie ? Après tout, ce n’est pas impossible. Côté topographie, la niche était à l’entrée de la cour entre un arbre creux aux boursouflures grotesques, et un poteau électrique en bois, tout neuf. Rituellement, Angèle raccompagnait son chien, dans cet endroit, chaque soir. Il ne s’en offensait pas et se laissait rattacher, les pattes tremblantes, le ventre collé au sol. Il n’était pas possible pour elle de le laisser dormir à la maison. Cette rupture avec les us et coutumes aurait réclamé une âme révolutionnaire. Ce qui n’était pas son fait. Le Bas-Maine est un écrin de verdure qui vénère ses notables, seuls garants du bien et tourne ostensiblement le dos à tout ce qui fait débat. C’est tout.

En dehors de la famille, c’est-à-dire de son fils, de sa bru et de Laurence sa petite fille qui vivaient dans le hameau, les interlocuteurs habituels d’Angèle étaient Bernard, le chauffeur du camion-estafette des magasins bleus et Lucien, le facteur. Chaque semaine, elle achetait au moins, un paquet d’entremets franco-russe, un paquet de gaufrettes et un litre de Verigoud à l’orange. Ses placards en regorgeaient. Dans l’année, elle recevait trois ou quatre cartes postales et autant de factures d’électricité dont elle s’acquittait avec fierté et prudence, car si le progrès lui faisait peur, elle était fière qu’il ne l’ait pas oubliée. Riton vivait dans une autre ferme à moins de cinq cents mètres. Fanatique du progrès, il ne pouvait plus venir chez sa mère qu’en voiture. C’est comme ça que le matin de la Ste Rosalie, il avait surgi très tôt en faisant déraper sa chorte au milieu de la cour. Dès qu’il en était sorti, il était allé donner un coup de pied dans les flancs du chien. Twist avait hurlé. Une fois dans la maison, il avait posé sa casquette ce qui était une manière d’ordonner de préparer un jus. Il s’était ensuite laissé tomber sur sa chaise, ne prenant plus place depuis longtemps sur les deux bancs collés à la grande table. La mère s’était tout de suite précipitée pour faire ce café, pendant qu’il emplissait l’espace d’un gros nuage bleu en tirant sur ses gitanes maïs. Au moment d’écraser le dernier mégot par terre, il prononça ces mots :

– faudra pu le détacher.

Avant de remonter en voiture, il chercha à rosser Twist une nouvelle fois. Que savait-il de sa brutalité ? Rien, très probablement, cogner et travailler se confondait chez lui et il n’avait aucune idée de la dose toxique d’acédie qu’il distribuait, ni de tout ce qu’il mettait en danger. De fait, Angèle et Twist ne devaient plus s’amuser beaucoup. Cette saleté de visite imposait une fermeture. La vieille dame aurait-elle la chance de désobéir ? Elle qui mettait sur le compte des « évènements d’Algérie » la violence de son fils. Il était parti deux ans là-bas et n’en avait jamais parlé ; elle se disait que depuis « il n’était plus le même » et pleurait parfois parce qu’elle ne le reconnaissait plus.

Revenons en arrière, pas avant les événements d’Algérie ! n’exagérons rien. Retrouvez Riton enfant n’arrangerait rien, même pour Angèle, non reculons d’un jour, jeudi, le jour de la st Grégoire. Après des jours de pluies intermittentes, il s’était mis à faire très beau. La terre était gorgée d’eau, belle et lourde. Les bras des arbres bougeaient avec splendeur. Trois petits paysans couraient vers la Mayenne. Dans leurs têtes la même urgence : dégringoler le terrain sans se casser la figure et approcher le plus vite possible de la rivière. C’est sûrement près du barrage. Les aboiements sont brefs, presque mous. Patrick les a bien en tête et se concentre sur sa course. Enfin ça y est, il est sur la berge. Le chien apparaît dans les remous gris de l’eau vaseuse. Vite, allez ! qu’Yvon, son copain, se dépêche. Patrick s’approche, tend son bras, mais il faudrait être au moins deux, trois ou quatre même peut-être, pour faire une chaîne. Le chien a la force de faire des sursauts, mais pour combien de temps encore ? Il tourne la tête vers les enfants et essaie de japper, mais, chaque fois les flots le recouvrent. Yvon arrive enfin, et s’accroche fermement à Patrick qui peut fouiller l’eau, s’acharner. À plusieurs reprises, il touche le corps, mais ne parvient pas à le saisir. À nouveau, le courant les entraîne, seule la truffe est visible, tendue désespérément hors de l’eau. Ils essaient encore. Une autre fois, c’est le pied qui glisse sur la mousse et fait tout manquer. Il faudrait que le bras d’Yvon lui permette d’aller plus loin dans l’eau. Il faut y arriver ! La pauvre bête ! Enfin, les efforts de Patrick sortent de la rivière le chien est à présent, blotti dans ses bras. Son poil est recouvert de boue, il est bien faible et s’il se colle, tout tremblant, en regardant fixement son sauveur… c’est aussi qu’il a une corde à son cou rattachée à une pierre. Yvon se précipite et la coupe avec son couteau suisse. Les garçons en sont encore tout surpris quand Ariane, la petite sœur de Patrick les rejoint. C’est elle qui les avait prévenus.

– Je vais le porter ! C’est bien le chien d’Angèle ? dit-elle
– Il est trop lourd pour toi, je le prends dit son frère, qui n’est pas beaucoup plus costaud.

Les garçons ne disent rien de la corde au cou. Comment dire ça ? Mais, Patrick regrette d’avoir jeté cet attirail dans l’eau. Mais c’est trop tard. Ariane sautille de joie et couvre l’animal de caresse. Ils font la remontée de la vallée par le pré gras et verdoyant et les voilà dans la cour. Ce sont de beaux enfants qui se connaissent par cœur, Patrick est brun, longiligne avec des cheveux frisés taillés court. Ses yeux sont noirs. Ariane sa sœur, est aussi brune que lui et a de petites nattes. Yvon, lui est le seul roux de sa famille. Ses deux frères aînés sont blonds. C’est ainsi. Partout où il se trouve, il est souvent le plus calme. À l’école, on se moque de lui, on l’appelle poil de carotte, mais il résiste très bien. Le chien, une fois posé par terre, s’approche et s’assoit à la porte du logis. Les enfants attendent en arrière de lui, dans la cour que la vieille dame arrive d’un champ du jardin ou d’ailleurs. C’est un battant de la maison qui s’ouvre, et voilà qu’apparaît le petit chignon blanc. Aussitôt, les yeux turquoise dardent et c’est toute la porte qui s’ouvre et le chien qui fait la fête. Angèle est hébétée, heureuse. C’est Patrick qui parle le premier :

– Vous le cherchiez ?
– T’étais où ?
–  Ma sœur l’a vu se noyer dans la rivière au fond de la vallée, elle est venue nous le dire, on l’a sorti et il nous a amenés ici
– Ah ! La vieille dame disparaît et revient avec un paquet de gaufrettes qu’elle distribue en se confiant :
– Je ne peux pas toujours l’attacher. Lui aussi il a besoin de bouger. C’est comme nous autres…

Ce faisant, elle reconduit le chien à l’attache et comme pour s’excuser elle donne son nom aux enfants :

– il s’appelle Twist, je lui ai gardé des restes je vais lui donner !
– Je le savais ! lance Ariane, à Angèle qui sourit, Twist, je savais qu’il s’appelait comme ça !

Les trois enfants la saluent et prennent la route qui démarre de cette cour de ferme dessert tous les lieux dits, avant le hameau qui surplombe le carrefour où se branche la grande route droite qui mène à Paris. Silencieux, ils marchent en file indienne, quand une estafette avec un haut-parleur les dépasse et ralentit. C’est rare ici. C’est le genre de truc qu’on voit en ville, mais pas dans cette campagne. Même le camion bleu du magasin itinérant n’en a pas. Ce serait marrant d’entendre de la musique en pleine campagne ! Tous les enfants aimeraient voir surgir de l’horizon la gaieté, comme ça, subitement ! Cela leur paraîtrait normal. Pour le moment, depuis leur petite enfance, ce sont le chant des oiseaux qui leur donne envie d’avancer. Mais si maintenant le progrès inonde les routes de musique yéyé…

– On suit le camion, propose Yvon !
– Chouette ! allez Ariane, cours avec nous ! La petite fille s’active, mais tout en posant une question
– Pourquoi la dame a attaché le chien ?
C’est Yvon qui répond : –
– Je ne sais pas.
Ariane poursuit :
– Elle était obligée ?
– Chut, le camion s’est garé, cachons-nous là…

Le trio se colle à l’intérieur d’un énorme arbre en forme de gros têtard creux situé au bout d’ une haie. Tapis dans cet orme accueillant, ils observent un homme en bleu de travail qui discute avec un homme en costume de velours bordeaux. À côté d’eux, il y a trois jeunes femmes habillées avec des pantalons vert pomme et des chemisiers orange. Elles sont jolies, aussi extra-terrestres que des speakerines, avec des coiffures toutes lisses. Ce n’est pas facile d’entendre la conversation… c’est même impossible. Ils ne voient que les déplacements des corps… l’ouvrier a l’air de poser beaucoup de questions et fait de grands gestes. Le type en face a comme l’air de tout savoir. Au bout d’un moment, les trois femmes repartent chacune dans une Renault 4 blanche et les deux hommes montent dans le camion. Ce cortège se dirige à la croisée des chemins. L’Estafette file vers la route de Paris, cette belle ligne avec des platanes que l’on peut prendre en tournant à gauche après le stop. Les véhicules des femmes se suivent et disparaissent dans le premier virage de la route d’Ambrières. Patrick qui est le plus orgueilleux et le plus méthodique affirme avoir pu établir des catégories à partir de ce qu’il a entendu. Pour lui, le type en costume a un rire qui se termine en cri d’animal effrayé, celui du type en bleu est un grognement de soumission et les femmes ont des cris de politesse. Il aura aussi relevé les numéros, mais est-ce que tout cela servira à quelque chose… cela impressionne les deux autres. Il est comme ça Patrick ! On dirait qu’il a déjà les épaules d’un homme.

Dommage, il est temps de se séparer. Aujourd’hui il y a vraiment de quoi être déboussolé. Yvon retourne un peu plus loin de l’autre côté de l’hôtel de Paris sur la grande route. Ariane et son frère le raccompagnent. Chacun avance avec une succession de lieux de mémoire en tête. Ils repensent à Twist, à la rivière, aux animaux. Mais voilà qu’ils remarquent que les vaches ne sont plus dans les prés. Il est tard. Que vont dire les parents ? Ils font ensemble encore un bout de chemin puis se séparent inquiets. Si on comptait sur eux pour donner un coup de main, on pourrait le leur reprocher. Mais… oh ! une des trois Renault 4 est garée devant le corps de logis ! Et puis, c’est étrange, on dirait que l’heure n’est pas encore à la traite, alors que les bêtes meuglent d’impatience… Les enfants ouvrent précautionneusement la porte de la très vaste cuisine et constatent que l’une des trois femmes est attablée chez leurs parents. Le père a ouvert une bouteille de cidre et la mère un bocal de cerises à l’eau-de-vie. C’est ce que l’on propose aux gens qu’on connaît. Qui est cette dame ?

– Venez dire bonjour ! lance leur père.

Les enfants s’approchent et la jeune femme leur fait deux bises pointues. Ici c’est trois, mais elle ne se laisse pas faire.

– « Appelez-moi Mireille ! » leur dit-elle comme tout le monde se tait, elle reprend :

– « Je suis déléguée de la maison « Engraine-moi », une entreprise qui va changer votre vie !

Avec son joli bras bien bronzé, elle pointe le calendrier qui vient d’être accroché juste à côté du panneau des porte-clefs. Elle parle vraiment comme une dame de la télévision, en articulant chaque mot et en souriant à pleines dents en même temps. Le calendrier est un grand format, plus grand qu’un livre, la taille d’une page de journal, ça fait moderne. C’est l’histoire dessinée d’une ferme modèle qui se sert de produits vraiment dans le coup. Chaque page correspond à un mois de l’année avec une mise en scène où les animaux ont la part belle. Les petits cochons sont dodus avec une petite tête ravie. Ils regardent avec amour les fermiers qui sont comme un papa et une maman. Ces parents des animaux ont les bras chargés de produits de la firme « Engraine-moi », ils ont l’air heureux et ont, comme les gens de la télévision, ce mélange de joie, de jeunesse et d’obéissance éclairée. Ils ne sont pas imparfaits, comme dans la vraie vie. Regardez ce calendrier, c’est fascinant. Il n’y a pas de tension. Dans les dessins aucune représentation de l’effort, comme si chacun collait volontairement sa tête dans le licol d’un travail devenu plaisir.

– Il est pour nous ? demande Ariane
– Pour ton grand frère et toi… mais aussi pour tes parents. Mireille couve des yeux cette famille comme on sourit devant l’intensité de la vie. Dans ses yeux, chacun peut se voir comme un être bien dans sa peau, joyeux, lumineux, ayant fait le choix du progrès. Cet autre formidable qu’est la belle jeune femme avec ses cheveux lisses est maintenant debout, et tend une main énergique pour prendre congé, en annonçant au père qu’elle va laisser des granulés de démonstration… c’est vite fait, au pied de la Renault 4 voilà une bonne dizaine de sacs d’engrais à ramasser et, elle, démarre en faisant de grands signes de bonheur. Quel au revoir radieux ! Patrick aide son père à ranger dans la remise ce trésor qui ressemble à des ballots de ciment. Alors qu’il est encore dans l’ambiance de cette entrevue, voilà qu’il remarque, tombé sur le sol, un tout petit carnet. Instinctivement, il met le pied dessus. C’est un geste, en rupture, qui lui vient de ses lectures. Il n’est pas seulement un être éduqué, poli qui cherche à apprendre des grandes personnes comment se comporter. Il pense que le secret des grandes personnes se trouve aussi dans les livres. Il y a du Robinson Crusoé, mais en plus romantique, en lui. Et, comme il l’imaginait, Robinson, s’il avait trouvé un carnet après une telle rencontre, nul doute, il aurait mis le pied dessus et l’aurait fourré dans sa poche pour l’éplucher à son aise dans un bon moment de solitude et de résistance. Patrick veut être lui-même, c’est à dire quelqu’un. À qui se mesurer… aux personnages des calendriers, dont la vie est parfaitement ajustée au progrès ? Ou bien à Crusoé, quand, au début de son histoire, il résiste à ses parents qui s’opposent à son départ ? Le soir à table, il n’est question que de cette femme venue chez eux et de la chambre de l’agriculture. Est-ce qu’on dit chambre de l’agriculture ou chambre d’agriculture ? Sa mère ne répond pas, mais sourit et dit que cette dame était simple et bien sympathique. Le mot progrès est répété à l’envi, le mot électricité aussi, le mot engrais bien sûr. Il y a une euphorie dans ce repas, comme si ses participants ne juraient plus avec les gens de la ville, comme si tous auraient pu naître aussi bien chez les Parisiens. Cette égalité retrouvée agit déjà comme une promesse. Le lendemain, sur le chemin de l’école, Patrick s’apprête à montrer le petit carnet à Yvon. Il n’y a pas de doute. C’est important. Avant, chez lui, il l’a bien détaillé tout son contenu. Les 10 premières pages contiennent des colonnes d’abréviation avec en face des chiffres à virgule sans unité. Ensuite sur les autres pages il y a des schémas, qui pourraient être ceux d’accès possibles pour aller dans le hameau. Il y a quand même trente-sept maisons et fermes alors ça fait beaucoup de plans possibles. Plié en quatre, il y a aussi un buvard publicitaire pour l’engrais. Patrick s’est demandé pourquoi Mireille ne leur en a pas donné un à sa sœur et à lui. Cette idée le surprend. Après tout, il pourrait prendre celui-là et le partager entre sa sœur et Yvon, mais au fait, peut-il disposer de ce carnet ? Maintenant qu’il l’a lu doit-il se débrouiller pour le rendre ? S’il en parle à confesse, il sait ce qu’on lui dira. C’est un péché, il devra s’en repentir. Il sera un méchant. Mais, il ne veut plus être un enfant. Il ne veut pas d’une vie ordinaire. Il lui faut de l’aventure, comme dans les livres. Il faut supporter cette effraction et explorer pour trouver quelque chose. S’il trouve quelque chose, on ne lui reprochera rien. C’est comme un héros quand il se bat et casse tout autour d’eux dans les duels, s’il se bat pour la justice, on ne lui en veut pas ! Personne ne lui demande de réparer le lustre ni de recoller la vaisselle. Mais de quoi pourrait-il être le héros ? Il voudrait une aventure, comprendre ce qui est arrivé à Twist l’occupe totalement. Il est bien content de retrouver son ami et avec lui, dans un recoin de la cour, derrière un marronnier, ensemble, ils tournent le calepin dans tous les sens.

Ils découvrent que le mot Notcorep est écrit plusieurs fois, mais butent sur sa compréhension. Est-ce une autre langue ? Laquelle ? Ça expliquerait le côté en dehors du monde habituel qu’a cette femme ? À la récréation de l’après-midi, Yvon émet une idée : présenter chaque page devant un miroir. Il en a un dans sa poche. Notcorep devient Perocton. C’est trop facile… Père Rocton c’est peut-être la maison du père Rocton, une toute petite chose parfaitement obscure où vivait un vieux célibataire mort depuis bien longtemps. Elle sert de remise et de cave à toute une famille dont les membres occupent des maisons disséminées dans le hameau. Il n’y a pas de clef, seulement un loquet. C’est un lieu on ne peut plus familier pour toute une partie des gens du hameau. Ça ramène à la cour des Hourroux et évidemment, Twist revient dans leurs esprits.

– Tu sais quoi Yvon ? Dès qu’on peut, on ira à la rivière. Tu viendras avec moi ? Je voudrais retrouver la pierre avec la corde.
– Tu dis que tu l’as laissée dans l’eau.
– Avec le courant, on ne sait jamais. On pourrait avoir une bonne surprise.
– Qui a bien pu vouloir le tuer ? Et pourquoi comme ça ?

Les enfants n’ont pas toute leur liberté. Il y a eu tant à faire que deux jours après, ils n’ont toujours pas pu faire cette recherche. Le dimanche est consacré aux visites familiales après la messe en ville. Patrick et Ariane ne peuvent pas allez voir Yvon. Ils se verront lundi à l’école dans une ambiance joyeuse, car tous les lundis le grand marché est comme une fête. Tous les gens de la campagne s’y rendent. Le soir de ce dimanche, comme d’habitude, Patrick lisait dans son lit. Il recommençait, « Je suis né en 1632, dans la ville de York, dans une bonne famille, mais qui n’était pas originaire de ce pays ». Il connaissait presque par cœur le premier chapitre de Robinson Crusoé. Il en était au moment où le héros, bien qu’ému par le discours de son père qui lui demande de vivre une vie moyenne que tous envient, décide de s’enfuir bien loin de chez lui, lorsqu’il entendit un claquement. Ça ne sortait pas du livre. Il tendit l’oreille. Des chiens se lamentaient au loin comme s’ils aboyaient une conversation tristement indignée. Par la fenêtre, le garçon eut le réflexe de compter les lampes. Habituellement, il en distinguait quatre. Il en manquait une. Celle de la cour d’Angèle ne brillait pas. À pas de loup, il sortit de sa chambre, descendit les escaliers et se retrouva vite dehors, en pyjama sous son manteau, une paire de galoches à la main. C’était une pleine lune silencieuse, sans aucun vent. Quand il arriva dans la cour des Hourroux, tout était parfaitement clair et calme. S’il y avait eu un maraudeur, il aurait vu son ombre. Le chien était muet, une tache sombre au sol attira son attention, près de l’abri représentant une petite maison où il couchait chaque soir. L’optimisme voudrait que la niche forme une carapace, une coque où Twist puisse rentrer son corps et ses pattes au moindre danger. Sauf que la tôle ce n’est pas de la kératine, qu’il n’est pas une tortue ni un bernard-l’hermite et que dans la région il peut faire glacial, étouffant ou humide. En approchant, ce que découvre Patrick, ce n’est pas de l’inconfort, c’est pire que toutes ces idées révoltantes : il voit un collier et une chaîne dans une mare de sang. Quelle horreur ! Qui a pu l’attaquer ? Attaché, comment aurait-il pu échapper à un tel assaut ? S’est-il seulement méfié ? Patrick a l’idée de suivre le mur pour approcher du logis dont une fenêtre vient justement de s’éclairer. Il a le temps de voir la tête d’Angèle écarter le rideau. La lumière s’éteint. Donc, elle sait ce qui est arrivé et choisit de rester dans le noir. Patrick longe encore un bâtiment, il est rapidement derrière à hauteur du tas de fumier. Sur ce rebus de toutes les matières organiques et végétales, la lune éclaire la dépouille du chien sans tête, elle a probablement été explosée par le coup de feu. Patrick saisit une patte, comme on s’enquiert de l’état d’un malade en lui prenant la main. Elle est souple et chaude. Pauvre Twist. Le tueur l’a transporté là. Il a le statut des cadavres pour lesquels il n’y a point de sépulture, seulement une mesure hygiénique… c’est même épouvantable qu’en s’incluant progressivement dans le fumier ce crime soit réduit à cette précaution prophylactique. En pleurant, le garçon va chercher une paillée afin de couvrir le chien, eu égard à la pauvre Angèle. Il adoucit quelque chose pour eux deux, et aussi pour lui. Mais dans sa poitrine son cœur bat trop fort, il irrigue et crache un flot de haine. Il crie vengeance. À tel point qu’il l’appelle :

– Angèle, Madame, Angèle, votre chien… Twist ! Il est arrivé un malheur, quelqu’un l’a tué !

Il gratte à sa porte, mais elle n’ouvre pas. Peut-être qu’elle pleure, elle aussi. Enfin, elle répond :

– Il faut retourner chez toi !

Patrick, seul dans la nuit, ne peut se défaire de ses questions, se désespère. Son bel élan vital n’est plus qu’un sentiment de confusion, d’impuissance. Cette campagne est si belle, comme c’est triste. Il revoit le chien si heureux d’être sauvé. Pourquoi la pauvre Angèle ne s’est pas autorisée à le faire entrer chez elle ? Et là maintenant pourquoi ils ne peuvent pas parler ? Est-ce qu’elle pouvait se douter de ce qui allait arriver ? Qui a pu venir tirer une balle dans la tête du chien et le mettre ensuite sur le tas de fumier ? Le meurtrier n’a pas dû mettre de gants. Il y a sûrement des empreintes partout. Mais jamais les gendarmes n’écouteront des enfants dénoncer le meurtre d’un chien… C’est quelque chose qui n’existe pas, seul compte les humains et ce qui représente de l’argent. Un chien ne coûte rien. Rentré chez lui, Patrick cesse de pleurer. Être remonté dans sa chambre lui fait du bien, même s’il sait que ses parents ne le comprendront pas. Ce n’est même pas la peine d’essayer. Heureusement, il y a Ariane. Mais, il ne va pas aller la réveiller pour lui annoncer une nouvelle aussi affreuse. Est-ce qu’il pourra même lui dire ? Il lui tarde de voir Yvon et d’en parler avec lui. Hébété il s’allonge sur son lit pour reprendre des forces. Quand le réveil sonne, pour se donner le courage de mimer un matin ordinaire, il pense à Robinson. Lui, son naufrage est ce que cela pourrait être cette colère ? Est-ce qu’elle pourrait le perdre ? Faire de lui un individu esseulé et incompris ? Il a une formule à chercher. Qui ? Cette question l’oppresse. Qui a fait ça, la noyade et après le coup de feu ? Sa mère s’inquiète de ses yeux rouges. Il la dissuade en surjouant la bonne humeur. Ariane le regarde bizarrement aussi. Les préoccupations liées au petit-déjeuner lui paraissent tellement dérisoires. C’est difficile de ne pas penser à Twist. Mais il doit le faire sinon il va se remettre à pleurer. Il ne veut pas de questions, il ne croit pas qu’on le prendra au sérieux puisqu’il est question d’un animal. Son souci pour eux est toujours appelé sensiblerie. Il vaut mieux agir sans se faire repérer. Ariane n’est toujours au courant de rien, elle est de bonne humeur quand Patrick la laisse à l’école des filles. Il file pour apostropher son copain Yvon, mais c’est lui qui lui demande au moment d’entrer en classe.

– Patrick, tu as entendu cette nuit ? Il y a eu comme un claquement. On aurait dit…
– Oui ! Tu peux le dire : un coup de fusil de chasse… je sais qui a été tué.
– Qui ?
– Twist !
– Twist… qu’on a retiré de la rivière… — Quelqu’un lui a tiré une balle dans la tête.
– Tu l’as vu ?
– Son cadavre a été jeté sur le tas de fumier derrière l’étable de la mère Hourroux..
– C’est épouvantable. Comment tu le sais ?
– Quand, j’ai entendu le coup de feu, je me suis levé, dans la cour j’ai vu du sang près de la niche et après je l’ai trouvé couché tout chaud la tête arrachée
– Qui a pu faire ça ! Il faut qu’on le retrouve !
– Je suis content de te l’entendre le dire. Mais comment trouver du temps pour aller parler ensemble avec Angèle ?

– On va trouver t’inquiète pas pour ça !

Pendant la leçon, ils se regardent et se comprennent. Chacun pourra compter sur l’autre. C’est comme un pacte. Mais bien sûr, comment mener une enquête quand on n’a même pas onze ans ? À la récréation Yvon dit à Patrick :

– Notre chance c’est que ça n’intéresse personne. Personne ne se méfiera et nous deux on fait le serment de savoir ce qui est arrivé à Twist. On va mettre ta sœur au courant.
– À trois, on sera plus efficace.
– Il nous faut réfléchir à un plan.
– J’en ai un ! dit fièrement Patrick. J’y ai pensé toute la matinée. Écoute voilà ce que je propose

Ce jeudi, ste Ines, Patrick et Ariane aident leurs parents à la ferme. Les tâches varient avec les saisons. Ils feront une soupe pour les cochons et ensuite, ramasseront les pommes précoces. L’après-midi ils pourront faire du vélo avant d’aider pour ramener les vaches. À présent, le café au lait sent bon dans les bols, près des grandes tartines de pain de six livres badigeonnées de confiture. Le père des enfants, Philippe est un homme énergique, sec, et d’une grande candeur. Il se tient à table aussi, il a déjà travaillé, mais revient passer ce moment en famille. Sa femme, Catherine, est toute ronde et sourit, heureuse de tenir cette tablée. Elle aussi a déjà beaucoup trimé. Le calendrier est toujours accroché au mur et les enfants aiment bien le regarder dès le matin. C’est amusant combien des animaux caricaturés s’affairant dans une ferme qui ressemble à un village où chacun a sa place, ça met de bonne humeur. Patrick dévore pour éteindre la mauvaise colère, qu’il a depuis la mort de Twist et qui est difficile à camoufler. Il manque de s’étouffer lorsqu’il demande à son père s’il peut rapidement aller voir son copain avant de commencer à cuire les orties. Comme Robinson, il se sent résolu à faire ce qu’il lui paraît indispensable de faire. C’est pourquoi il demande ça à son père.

– Et moi ? dit Ariane
– Toi, tu vas rester avec moi lui dit gentiment sa mère qui pressent que son garçon a besoin d’être seul.

Le voilà qui court dans la remise prendre son vélo de course et disparaît. Il faut quelques minutes pour aller chez Yvon qui, lui, est dehors en train de nettoyer la cour avec un balai de paille. Dès qu’il voit son ami, il lui fait signe d’attendre et saute sur son vélo. Les voici sur le chemin à l’abri des regards. Chacun interroge l’autre :
– Qu’est-ce qu’on fait ? Ils se mettent d’accord pour retourner au barrage et pédalent comme des fous. Avant la grande descente, ils jettent leurs vélos, dévalent la pente et s’approchent au plus près de la rivière. Qu’est-ce qui pourrait être un indice ? Il y a des tessons de bouteilles, la trace d’un feu… Ils se penchent, s’accroupissent, soulèvent du bois mort. Yvon se remémore les aventures qu’il a lues, il aime bien le club des cinq. Il se dit qu’il faudrait tendre une embuscade, mais à qui ? Soudain, une voix, un mot qui ressemble à « dru ! Dru ! » c’est comme ça qu’on interpelle les gros animaux, lorsque l’on veut qu’ils collaborent qu’ils se laissent approcher ou diriger. Les garçons tournent la tête, c’est Angèle qui est encore loin derrière eux avec son bâton et un panier. Elle ramasse probablement du pissenlit pour ses lapins et vient à grandes enjambées vers eux. Arrivée à leur hauteur, elle leur montre un morceau de cuir, accroché sur sa canne. Elle leur dit :

– Hé ! qu’est-ce que c’est que ça pourrait être ? Yvon lui répond :
– Vous, vous en pensez quoi ? Chacun a la même idée, une gêne s’installe. La vieille dame le met en forme dans le creux d’une main. Cela ressemble bien à un morceau de muselière.
– Il n’en avait pas quand je l’ai sorti de la rivière ! S’exclame Patrick.
– Je n’en voulais point de ça marmonne la vieille.
– C’est pour empêche d’aboyer ? demande Yvon
– Mais, pourquoi donc qu’il lui aurait enlevé ? Dit Angèle signalant ainsi que, pour elle aussi, cet accident était bien intentionnel…

Les trois têtes s’approchent encore au-dessus de cet objet. Sur un des côtés, le cuir est comme arraché. Tous pensent la même chose : Twist a eu la force de le mordre et de s’en libérer. Cette envie qu’il avait de vivre ! Soudain, Patrick s’écrie :

– On va trouver qui a fait ça mère Angèle, je vous le jure sur la tête de Twist.
– Ne parle pas comme ça ! pas de malheur ! Y’en a ben assez comme ça. T’occupes point de ça. T’es bien gentil, mais faut point. Allons…

Les deux garçons se regardent, embêtés de ne pas pouvoir faire plus ! la vieille dame a déjà tourné les talons et remonte la vallée. Elle fermera bientôt la petite barrière et se retrouvera chez elle, dans sa ferme. Les enfants se regardent :

– Il faut qu’on trouve qui a fait ça !
– D’accord, mais c’est quoi ton plan ?

Patrick parle doucement et cérémonieusement. C’est son style. Cette fois c’est pire. IL crache par terre, se saisit de la main de son camarade. Son obsession lui donne un but.

– Il faut jurer vengeance !
– Je le jure ! Alors ton plan ? D’abord on accumule des preuves en espionnant tout le monde. Après chaque nuit on n’a qu’à se retrouver dans la cave du père Rocton… Je t’ai recopié le carnet. Il faut qu’on comprenne ce qu’il y a dans les plans. Il y en a plusieurs. Tu le caches, mais avant tu l’apprends par cœur. On découvrira bien ce qui se passe, moi je suis sûr qu’il se passe quelque chose. Ariane sera des nôtres je vais parler. Elle espionnera pour nous, mais on ne lui dira rien pour nos rencontres secrètes. Je ne veux pas qu’elle s’inquiète.
– Comment tu lui a dit pour Twist ?
– J’ai fait comme j’ai pu, j’ai raconté une histoire d’accident. Ma sœur me croit toujours. Elle pense qu’on cherche le méchant qui n’aimait pas Twist. Ainsi, les enfants s’échangeaient des informations qui malheureusement ne débouchaient que sur des événements anodins et puis un jour… Yvon qui était un as en dessin, déploya une grande feuille sur laquelle il avait tracé minutieusement la topographie du hameau et des alentours.

– Comment as-tu fait ? lui demanda son camarade
– J’ai trouvé une carte de mon père et je l’ai refait à l’échelle. Mais j’ai mieux encore. J’ai reproduit ça aussi, regarde.

Il étala plusieurs feuilles de papier calque de formats différents, sur lesquels il avait reproduit ce qui était sur le prospectus de la jeune femme, venue donner de l’engrais.

– C’est le dessin de la dame Mireille ?
– Pas seulement répondit Yvon, il y a aussi un autre schéma trouvé dans le carnet. En superposant les deux, on retrouve le même endroit que j’ai souligné. Il est dessiné en rectangle.
– On devra vérifier à quoi cela correspond. On verra ce soir. Le soir, ils se retrouvent dans la cave au père Rocton. Ils étendent les dessins par terre afin de réaliser les espaces et de réfléchir sur les contours des schémas.

Ils sont tout à leur tâche quand un violent bruit de moteur leur fait très peur. Ils se cachent derrière une huche au risque de s’étouffer. Ils entendent des voix… leurs cœurs battent. Des grands bruits métalliques tout près d’eux leur percent les oreilles. Ils ont peur et se tiennent serrés l’un contre l’autre. Une voix dit :

– Là-dedans, on peut en faire tenir une bonne dizaine. Suivent un grognement et des injures. Combien peuvent-ils être ? Deux ou trois hommes… et bientôt une dispute :

– Je te dis qu’on les laisse là. C’est les autres qui viendront les chercher.

– T’es un fumier ! tu sais qu’on doit les placer pour toucher. Tu veux le faire tout seul !

– Taisez-vous, on ne sait même pas où ! Alors on serait bien en peine de faire quelque chose.

– Que, tu dis !

– Le gars m’avait fait un dessin. Je l’ai vu seulement comme par hasard, impossible de mettre la main sur ce papier.

– Que tu dis !

– Allez ! on laisse tout ça ici et on s’en va

– Je n’ai même pas regardé, attend ! c’est du bon matériel ?

– Pour sûr ! Le machin avec ça, il ne va pas se sauver.

– J’ai une idée les gars… On en pose un

– Ou tu veux le mettre

– J’ai mon idée…

– Attend, on va claver pour que personne ne trouve les autres. Un bruit métallique et voilà les trois hommes qui paraissent réconciliés. Dès leur sortie, Patrick et Yvon quittent leur cachette et se postent devant la petite lucarne d’où il y a une vue sur la cour d’Angèle. Ce que tient l’une des silhouettes ressemble à une cage… Ils sont bientôt tous les trois penchés autour de la niche du Twist…

– Qu’est-ce qu’ils font Patrick ?

– On dirait qu’ils mettent quelque chose dans la niche du Twist. Mais quoi ?

Tout à coup, le bruit d’une voiture, avant que les phares n’éclairent jusqu’à la cour, de leur place, ils voient les types partir en courant. Ils sont bien trois. Les deux garçons regardent, la chorte n’a fait qu’entrer dans la cour pour repartir. Par réflexe, ils ont relevé le numéro. C’est un 75. Ils s’en rappelleront, mais pour le moment, Ils vont essayer de savoir ce qu’il y a dans la huche. Même si elle est fermée à clef. Yvon en en faisant le tour, a repéré un endroit où les planches disjointes laissent entrevoir l’intérieur. Avec la lampe, on peut apercevoir, du métal. Il y a comme du grillage et des tubes d’acier. Qu’est-ce que c’est ? Une inquiétude se lit sur leur visage fatigué. Avant de rentrer chez eux, ils passent quand même la tête dans la niche de Twist, et s’effraient de ce qu’ils y trouvent. C’est une cage avec au milieu une mâchoire qui peut mordre peut-être même jusqu’à le couper en deux, n’importe quel corps qui s’y laisserait piéger. Avec un bâton trouvé à la porte de l’étable, ils fourragent ce gros dentier qui finit par se refermer sur lui en le fracassant. Rassurés d’avoir désamorcé cet abominable dispositif, ils s’en vont.

Le soir suivant, les garçons réussissent une nouvelle fois à se donner rendez-vous dans la cour des Hourroux. Ils choisissent de se mettre dans l’étable. Il y fait chaud et ça sent bon auprès des deux belles vaches dont prend grand soin Angèle. Mais surtout, en se tenant contre la porte, il y a moyen sur le côté de voir parfaitement la niche de Twist. De ce poste d’observation, les garçons attendent quelque chose… Avant minuit, une silhouette s’approche de la niche et glisse quelque chose qui ressemble au corps d’un animal, un gros lapin ou un chat par la taille. Mais ce corps, si c’est bien ça, paraît parfaitement inerte. Il est tenu sans ménagement et pend. L’ombre disparaît ensuite rapidement. Quelques minutes plus tard, une autre silhouette arrive tenant une forme semblable et s’accroupit, elle aussi, juste devant l’entrée de la niche. Les deux garçons retiennent leur souffle. Ils n’en mènent pas large, et sentent le froid monter par les pieds. Patrick glisse à son camarade :

– Est-ce que ce serait une histoire de peaux de lapin ? – Tu crois ?

La lune, ronde et somnambule, éclaire le décor de cette scène. Les garçons fixent de leurs grands yeux ce moment incroyable quand une autre silhouette arrive pour le même cérémonial qui consiste donc à caler un cadavre d’animal dans la niche. Il y aura en tout cinq passages. Lorsque l’aube s’annonça, les deux adolescents décident de quitter les lieux et prennent par les champs. Chacun rentre chez lui, effrayé, la respiration embarrassée. Qui sont tous ces animaux morts ?

Ariane est une pipelette et a raconté à Lydie sa meilleure copine tout ce qui s’est passé. Depuis, cette fille se promène avec son chien en laisse, un basset énergique avec l’idée qu’il va forcément trouver une piste. Il faut faire attention, ici certains l’appellent chien-saucisse et ne sont pas gentils avec lui. Elle a une idée fixe, elle veut savoir ce que c’est que l’engrais. Son père, qui est fonctionnaire à l’équipement lui a dit que ça ne la regarde pas. Depuis, elle se balade avec son chien, à la recherche de ce qu’elle appelle « la piste de l’engrais ». C’est sa façon de s’amuser de jouer à l’aventurière. Il y a aussi une autre raison, c’est qu’elle n’a pas eu droit aux calendriers, car ses parents n’ont pas beaucoup de terre. Les gentilles dames n’ont pas voulu lui en donner quand elle est allée leur en demander. Depuis, elle joue à vivre une fiction. Elle est exploratrice d’un secret qui est inclus dans la formule de l’engrais. Tout le monde la connaît et lui réserve un bon accueil, même si beaucoup la dénigre. Il n’est pas coutumier de prendre autant soin d’un chien. Le promener c’est afficher qu’on n’est pas de la campagne. Cela met mal à l’aise l’entourage qui ne dit rien, mais se moque d’elle afin qu’elle arrête. Mais on dirait qu’elle ne comprend rien aux moqueries. Lydie, têtue, se balade chaque jour avec Bambou et ne se lasse pas de ses moments. Elle se sent protégée, tout heureuse avec lui et elle attend le moment ou une des dames belles comme une speakerine va venir discuter, chez elle, devant une bolée de cidre. Elle en rêve comme d’une interview. Ariane lui a raconté comment ça s’était passé, alors en promenant son chien elle imagine souvent la même scène. Elle est chez ses parents et une des belles dames est là, mais ne parle qu’avec elle et voilà ce qu’elles se disent :

– Ya quoi dedans ?
– Qu’est-ce que tu veux savoir ?
– je vais tout t’expliquer répond la gentille dame.

Mais justement ! L’une des voitures est garée devant chez elle. C’est incroyable ! Lydie galope avec son chien tout content et la voici chez elle :

– Ya quoi dans l’engrais ?
– Tu pourrais dire bonjour, tacle son père.
– Un engrais c’est un produit que je suis venu donner à tes parents pour que leur travail soit plus facile. Répond la jeune dame.
– Y a quoi dans les sacs ?
– Du bon engrais qui va soulager tes parents comme ça ils auront plus de temps pour t’emmener te promener. Tu dois en avoir marre de faire toujours le même tour avec ton chien. Ce serait mieux d’aller au bord de la mer. Grâce à l’engrais, ce sera possible.
– Vous allez nous emmener à la plage ?
– Non, pas moi, mais grâce à l’engrais, tes parents auront des loisirs
– Des loisirs ? C’est quoi ?
– C’est faire ce qu’on veut. Pour ça il faut avoir moins de travail. Avec l’engrais c’est possible, c’est plein de bonnes choses y aura moins de mauvaises herbes, moins de limaces et les récoltes seront meilleures
– comme le fumier ?
– Ah c’est beaucoup mieux ! rien n’a voir !
– Tu n’aimerais pas que tes parents deviennent plus riches ?
– Vous allez nous donner plein de billets ?
– Ah non c’est les récoltes qui seront meilleures.
– Non des billets comme au père Castel, je l’ai vu regarder plein de billets qu’il a sortis de sa poche.
– Qu’est-ce que tu racontes lui dit son père,
– si c’est vrai. Il a dit au revoir à une dame habillée comme vous et puis la dame est montée dans sa voiture et lui il tenait plein de billets dans le vent et quand il m’a vu il les a mis dans sa poche.
– Ah les enfants quelle imagination, on ne sait pas où ils vont chercher tout ça… aller va jouer maintenant. Va promener Bambou.
Lydie s’en va un peu fâchée, surtout qu’elle tourne en rond depuis que son autre copine Vivianne ne veut plus jouer parce que son petit frère est malade. Tiens justement elle va aller la voir. Elle habite au sud du hameau. Elle est souvent dehors et elle l’aperçoit avec Thierry. Il est encore plus maigre qu’avant. Parfois il pleure parce qu’il a mal au ventre, aujourd’hui ça a l’air d’aller. Il a même l’air de bonne humeur. Dès qu’il voit Lydie, il va chercher sa sœur qui est dans le jardin. Vivianne arrive avec entrain.

– Tu viens ? on va faire une course d’escargots.
– Comment on joue ?
– Tu vas chercher une feuille de salade et on pose chacun un escargot. Le premier qui touche a gagné.
– Chouette ! Qu’est-ce qu’on gagne ?
– Rien, c’est une course à l’envers. Mon frère il dit que celui qui perd doit manger un ver de terre. Moi je ne le fais pas.
– bah c’est dégoûtant !
– Il le fait en cachette, lui.

C’est aujourd’hui dimanche et c’est la première fête du cristal. C’est entre la foire et la kermesse et c’est organisé par la chambre d’agriculture et financé par la fabrique Engraine-Moi. Il y a plein d’activités organisées pour la première fois. Les enfants et les adultes peuvent s’y inscrire. C’est à un des stands que se retrouvent les garçons.

– Regarde, on peut gagner des casquettes un peu comme celles du tour de France ! crie Patrick
– T’es sûr ?
– Oui, regarde ! Tu t’es inscrit ?
– Ma mère l’a déjà fait, dépêche-toi si tu peux. On le fera ensemble !

La fête habituelle, c’est celle dite de la Madeleine, dans les derniers jours de juillet. Mais, celle-ci pourrait bien lui faire concurrence. Les garçons s’amusent, même s’ils se demandent toujours comment comprendre ce qu’ils ont vu et qui a bien pu tuer Twist. Mais ça fait du bien d’oublier ses soucis. Le champ de foire est plein à craquer. Des estafettes grises diffusent de la musique et des jeunes femmes avec des jupes vertes et des chemisiers orange distribuent des tas de porte-clefs et des bracelets en plastique pour les filles. Elles sont gentilles comme des monitrices de colonies de vacances. Toute la ville est là à se promener dans les allées de cette kermesse moderne au son de la musique yéyé. Tout à coup le chagrin de Twist revient et ordonne une vigilance, il faudrait regarder aussi cette fête comme une soupe dans laquelle flottent tous les ingrédients de l’énigme. Tout doit être observé. Voilà ce que disent les garçons dans un regard. Voyons toutes ces silhouettes peut-être que celles qui sont venues dans la niche du chien sont là à portée de regard. Patrick a maintenant les mains dans les poches et réfléchit. Il n’a plus très envie de participer à tout cela, mais reste pour espionner. L’un des autres stands de la kermesse est un jeu d’adresse, il faut jeter des pommes dans un panier métallique à partir d’une certaine distance. Ce n’est pas très aisé, car le panier est recouvert d’un plexi glace sur lequel il y a des ouvertures restreintes. Les fruits lancés rebondissent le plus souvent sur le couvercle. Ce qui intrigue c’est cette cage métallique. Elle lui rappelle ce qu’il a entraperçu dans la brèche de la huche. Il observe les pommes qui réussissent à entrer. Une fois dans cette boîte elles ne risquent pas de ressortir. Tout à coup, cette idée fait son chemin… et ne le quitte plus. Il la soupèse, l’examine tantôt fiévreusement tantôt avec détachement, mais, elle s’impose. Il faudra en parler avec Yvon. Il se dirige vers un autre stand qui est un chamboule tout. Sur des bidons, il y a des amoncellements de boîtes de conserve. Yvon est là qui regarde aussi et l’attrape par la manche pour qu’il s’approche. Il voudrait qu’il écoute les gens parler, il lui semble avoir reconnu des voix. Alors qu’ils sont accoudés et regardent les joueurs, un type vient leur proposer d’aller un peu plus loin dans un jeu de tirs aux pigeons et avant ça les encourage à choisir un fusil. Les deux garçons écoutent sans répondre, mais l’homme très gentiment insiste. Il veut absolument qu’ils déballent de leur housse de nouveaux modèles. C’est cette insistance qui intrigue. Ils se font un petit signe et cèdent à cette injonction pour continuer d’entendre ce type avec l’idée de repérer peut-être quelque chose. Tous deux déballent deux fusils semblables, à leurs yeux, à tous les autres. Ils remarquent que le type si insistant disparaît d’un coup, emportant les housses. Ils laissent sur place, les engins et poursuivent ensemble le tour de la kermesse, plus attentif que jamais. Ariane les rejoint en sautillant. Patrick est soudain traversé par une idée. Il a de la chance. Le commissariat n’est pas loin. Il pourrait s’y rendre. Mais est-ce qu’on le recevrait ? Comment faire ? Après tout, son idée n’est qu’une intuition. Quel adulte prendrait ça au sérieux ? Qu’est-ce que je ferais si on me demande pourquoi je viens ? Yvon le rejoint et les voici en train de réfléchir ensemble. Ce n’est pas une voix qu’ils ont entendue. Et si c’était la voix de Riton ? Difficile à dire il ne parle qu’avec sa casquette… On ne la connaît pas sa voix.

– Tu crois vraiment que ce serait bien de faire noter ton idée quelque part ?
– Oui, mais seulement si quelqu’un nous croit.
– Oui, mais si on est sûr que ça pourrait être vrai.
– Oh regarde ton père arrive, je le vois !
– Papa !

Monsieur Etienne est avec son épouse, ils sont tout endimanchés. Il a le plaisir de retrouver des connaissances, ça fait du bien de quitter sa terre ne serait-ce qu’un après-midi. Il fait très beau. Le commissaire se promène aussi et devant les yeux surpris de Patrick les deux hommes échangent quelques mots très aimablement. Ils ont eu à faire ensemble pour une histoire de droit de passage que des braconniers ne respectaient pas. Les voir parler ensemble donne une idée. Il griffonne quelques mots sur un prospectus et le glisse dans une enveloppe qu’il demande autour de lui. Puis, il demande à son père de bien vouloir donner lui-même l’enveloppe au commissaire en précisant que ce sera peut-être intéressant de lire ce qui est à l’intérieur s’il y a des ennuis.

– Quel genre d’ennui mon garçon, en voilà une idée ?
– Je n’en dis pas plus. Peut-être que ça ne servira à rien, mais on ne sait jamais !
– Patrick, tu embêtes monsieur le commissaire avec tes enfantillages.
– Non, non laisser ! je prends l’enveloppe et je la mettrai en lieu sûr.
Même si ses parents désapprouvent cette initiative, Patrick est soulagé d’avoir mené son idée à terme. La soirée est un peu difficile. Monsieur Etienne fait la leçon à ses enfants, ils n’aiment pas tellement le genre d’initiative qu’a prise son fils dans l’après-midi. Il doit rester à sa place d’enfant. Patrick pense à Robinson et se dit qu’un jour il partira, mais que pour lui la solitude ne sera pas aussi longue. D’ailleurs il pourrait partir avec Yvon, ce serait bien. Il pourrait même l’appeler Vendredi et ils resteraient copain toute leur vie. Ce serait drôle.

Aujourd’hui dans la ferme d’Yvon, il faut refaire la litière des chevaux. Les deux garçons donnent un coup de main, le père de Patrick passe la tête par le box et dit :

– Fiston, tu as vu Ariane ?
– Non
– Dès que tu la vois, tu lui dis de rentrer à la maison.
– Oui, Papa

M. Etienne a la gorge qui commence à se serrer. Il n’a pas voulu paraître inquiet devant son fils, mais là il est vraiment mal. Un trou perce son estomac, et le conduit directement à prendre son vélo et à se rendre en ville, il se dit même qu’il va commencer par aller chercher le commissaire. Le commissaire est dans son bureau et le reçoit. Tout en laissant M. Etienne parler, il fait le lien avec la lettre qu’avait donné son frère. Il fouille dans un tiroir, l’ouvre, la parcourt rapidement et s’écrie :

– Eh bien si l’on en croit ce qu’a écrit votre fils, je sais où il faut aller. Venez avec moi.

Les deux hommes vont chez M. et Mme Giraud. C’est dans la direction du hameau à la sortie de la ville après le champ de foire. Devant la grande maison, la cour est gravillonnée et leur arrivée ne passe pas inaperçue. Une femme sort de sa maison.

– Bonjour
– Nous venons voir votre mari
– Ah ! je vais voir si c’est possible.
– De toute façon, il faut que je le voie, dit sur un ton très autoritaire le commissaire.

La femme les fait entrer et les installe dans la grande cuisine avant de disparaître. Le commissaire fait signe au père d’Ariane de se relever et de le suivre. Il ouvre des portes et tout à coup les voilà face à face avec le père Giraud sa femme et Ariane en larmes. L’enfant se jette dans les bras de son père.

– On vous écoute père Giraud dit le commissaire.
– Ce n’est rien ! je cherche à lui expliquer ce qu’elle doit dire à sa copine.
– C’est intéressant et comment s’appelle l’autre enfant.
– Il me fait peur pour que je dise à Lydie de ne plus promener Bambou.
– C’est si grave ? Que vous vous permettiez de séquestrer ma fille ?
– Mais non, mais non… C’est Angèle. Il y a des gamins qui ont tué son chien, alors forcément, on s’inquiète dit Monsieur Giraud
– Personne n’est venu me voir dit le commissaire.
– Non pour sûr, mais je suis embêté rapport à M. Etienne…
– Parle
– Je pense que le chien a été dégommé à la carabine et si vous me suivez je vais vous montrer quelque chose.
– On te suit. Dans sa remise, le voilà qui donne précautionneusement un sac contenant deux carabines dans leurs housses.
– Je suis désolé de dire ça, mais je crois que votre gamin a un peu perdu la tête et que si M. le commissaire fait attention il se pourrait bien qu’il trouve les empreintes de Patrick et d’Yvon, après faut voir…
– Tu vas les prendre et tu vas me suivre, lui dit le commissaire.

Ce matin, le commissaire veut voir les enfants et leurs parents. Yvon viendra aussi avec sa famille.

– Alors mon garçon, tu te souviens de la lettre que tu m’as donnée.
– Oui,
– Dis-moi exactement ce que tu savais quand tu me l’as donné.
– Je savais que Twist avait été tué, mais je ne savais pas par qui. J’étais allé voir dans la cour et j’ai trouvé drôle qu’Angèle ne dise rien. Après avec Yvon on est revenu.
– Où êtes-vous revenus
– On avait gardé des papiers qu’on avait trouvés
– Comment ça garder des papiers ?
– Les papiers des gens de la firme Engraine-Moi.
– Et pourquoi donc s’écrie le père de Patrick
– Moi les nouvelles dames qu’on voit dans les Renault blanches, je ne les aime pas.
– Et pourquoi ?
– Je trouve que ça se voit qu’elles nous prennent pour des ploucs.
– Mais encore…
– Sur des papiers que j’ai là dans ma poche, on a trouvé que c’était peut-être dans la cave du père Rocton près de chez Angèle que ça se passait. Et puis on s’est caché et on a vu
– Oui.
– On n’a pas vu, mais on a entendu trois hommes venir mettre des drôle de trucs dans la huche et puis après on les a vus, mais seulement de dos mettre comme une cage dans la niche. ET quand on a pu voir dans la niche, on a trouvé que ça ressemblait à un piège horrible. Alors quand on est revenu on a seulement vu que des gens viennent porter des animaux flasques dans cette niche. Parfois dans une niche y en a dix qui vient. Comme à la fête on s’est dit que peut-être y avaient des gens mauvais, on s’est méfié de tout le monde et puis on a trouvé drôle que le type insiste autant pour qu’on touche les housses. C’est là que j’ai eu l’idée de vous faire votre lettre.

– Brigadier, consigne tout ça et demande à Michel de venir avec moi.
– Oh ça me paraît compromis. Je vais consigner bien sûr, mais pour ce qui est de Michel, son fils est au plus mal…

Le médecin est dubitatif pour délivrer le permis d’inhumer. Il a vu l’enfant dépérir de semaine en semaine, sans que rien ne puisse expliquer son état, et depuis déjà un moment il dort mal. Il n’a pas pu convaincre les parents de faire des examens à l’hôpital… alors sans le permis ça va faire du bruit. Mais il le faut ! Le maire est même venu et tout le monde a été entendu, Angèle, son fils Riton, les enfants, les parents, les paysans, et les délégués d’Engrenne moi. Ce matin, le médecin a reçu les résultats. Il y a la présence de produits chimiques dans le sang de l’enfant. On peut parler d’empoisonnement… Alors ? La petite Lydie a parlé des vers de terre. Le préfet a demandé à voir la liste des nuisibles tués pour lesquels les campagnards ont été dédommagés. Elle est impressionnante. C’est beaucoup plus que dans d’autres cantons… Le commissaire a tout remis en ordre… La région a été choisie pour faire un essai chimique sans que personne n’en sache rien. Lorsque les gens ont commencé à mettre l’engrais, beaucoup d’animaux sont morts. Alors la firme a eu l’idée de dédommager. Elle a acheté des pièges et les gens venaient déposer leurs animaux dans le piège et se faisaient payer. Riton a eu l’idée de prendre une commission. C’est lui qui se chargeait d’emmener à la mairie pour toucher la prime. Comme ça personne ne se plaignait. Seulement, personne ne pouvait penser que le gosse mangerait des vers de terre…

– Tuer le chien de votre mère pourquoi ? demande le commissaire à Riton :
– Pour rien, on avait besoin de sa niche. Mais avant ça quand même il gueulait et quand la mère le détachait il rapportait les bêtes qu’il trouvait. Alors qu’il fallait mieux faire ça la nuit. C’est tout.

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Un commentaire

  1. Claude Fée ne nous a pas habitués à une aussi longue nouvelle! Je l’ai lue avec le même plaisir que le club des 5 quand j’étais enfant. Claude s’y réfère d’ailleurs. Les adultes corrompus les enfants clairvoyants. Et dont la pureté fait eco à celle des animaux. Et twist Dagobert héro de l’histoire. Bravo Enid Fée ou Claude Bliton!

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