Une journée à Husavik

Illustration Rena Ortega

Parti de la capitale tôt le matin, Eliott découvre en début d’après-midi la baie de Skjalfandi au nord-est de l’Islande. Il a parcouru près de cinq cents kilomètres et traversé de grandes étendues sans arbres. Le voici maintenant tout près du cercle polaire. Tout en lui a envie de chanter avec le vent et la pluie. À croire que la route lui a rendu son enfance.

Par la vitre, il a regardé des champs de lave pétrifiés, toutes sortes de roches et de neiges, des nuages légers de brumes émanant de flaques d’eau turquoise et des soies orange tapissant le sol… Ce défilé de paysages a imprimé la conviction que la nature est la plus forte, que c’est elle qui toujours aura la poigne, le cran. La preuve : elle est capable de n’importe quoi. C’est une idée qui suffit à provoquer, chez ce grand garçon romantique, une légère euphorie. Il se sent du côté des éléments. La terre lui apparaît aussi vivante que le goût du sel. Il veut bien être son cavalier confiant et, c’est dans cet état, qu’il descend du car. Nous sommes au début de l’été, il doit faire dix degrés. La pluie est fine.

Le village de Husavik tapisse le fond d’une anse. Dans cette baie grise aux eaux profondes, les baleines viennent se gaver de krill avant de partir au sud faire leurs bébés. Elles sont libres dans cet abri naturel. Aujourd’hui, on accourt du monde entier pour les voir. Il y a toutes sortes de jolis bateaux pour aller à leur rencontre. Parfois, les embarcations s’approchent un peu trop près. C’est très difficile de respecter la bonne distance. Il faut faire plaisir aux touristes sans nuire à l’animal. Ce besoin de les admirer constitue une protection. Eliott ira lui aussi, il est venu pour ça et le travail de serveur qu’il a trouvé pour les mois d’été est une aubaine. Le rendez-vous est déjà prévu, mais il faut encore attendre deux heures. Pour le moment, il s’approche à grandes enjambées du musée. Il déposera son sac après, l’hôtel est sur le port, à côté de l’église en bois.

L’ancien abattoir en impose. C’est même le plus grand bâtiment du bourg, difficile de ne pas s’en rendre compte. Il n’y a pas de file d’attente et les filles qui tiennent la billetterie lui donnent envie de sourire. À l’intérieur, le béton et la charpente métallique sont impeccables, les chromes brillent. Le mobilier industriel se confond avec les carcasses d’animaux marins ce qui invite à la réflexion… Tout est propre avec des explications partout… mais avec les premières respirations, Eliott ressent un écœurement et… il le reconnaît. Dans le tiroir, chez les arrière-grands-parents, la cuillère qui puait l’huile de foie de morue. Ça sent pareil. Quelle surprise, la pêche et la chasse arrivent comme ça ! Dans une odeur et une matière reconnue qui fait frissonner. Ce relent a dû mettre des décennies à se déposer. Aujourd’hui, il suinte encore. En même temps, comment s’étonner et puis, après tout dans ce lieu transformé en musée, cette odeur est une résistance ! Elle empêche l’oubli. … Mais quel drôle de compagnon de route ! Il n’y a pas de recul possible. La puanteur freine l’entrain d’Eliott. Le drame est là. Cette bâtisse c’était bien une des premières choses qu’il voulait voir. Il avait regardé les horaires, il avait couru. C’était comme un soulagement d’être ici maintenant. Même si ce qu’il lit sur les panneaux le dégoûte : pendant des années, elles ont été usinées, réduites, charcutées, pour produire toutes sortes de fournitures : tiges pour les corsets, stéarine pour les bougies, graisse pour les rouges à lèvres… Des raisons bien dérisoires pour désosser les cartilages de créatures somptueuses qui peuvent vivre un ou deux siècles ! Avec un effort, l’odeur fossile devrait devenir supportable, se dit Eliott. Mais il ne sait pas sur quoi déposer son mal-être pour que ça ne se colle pas en lui. Il guette les réactions aux alentours, il ne doit pas être le seul à ne pas souhaiter avoir la tête empesée par cette poisse. Désemparé, il s’installe dans la petite salle obscure où est diffusé un documentaire sur leur chasse. On se croirait en guerre, c’était comme ça, il y a soixante ans et ça l’est encore… Les navires frappaient les baleines en leur envoyant un harpon tiré le plus près possible de la tête parce que c’est là que l’animal est le plus sensible. Assez ! il suffoque et sort respirer à côté dans une autre salle.

Là, il tombe sur des œuvres de Rena Ortega. Elle dessine blanc sur bleu de mer en lumineux avec résonance et infini. C’est un coup de foudre. Cet azur est originel, aucune usure. Les sens d’Elliott sont apaisés et cette paix participe de la rencontre. Il s’assoit, il apprend. Les cétacés sont des mammifères. Leurs ancêtres se promenaient sur les berges il y a environ 55 millions d’années quand la mer était chaude, ils étaient cousins des chameaux, des vaches et des cochons d’aujourd’hui. À présent, les baleines ont un corps fuselé. Elles respirent par des évents situés au-dessus de la tête. Une nageoire caudale horizontale les propulse et aide les scientifiques à les identifier. Il suffit de capturer l’image de leur face interne avec chaque particularité de formes, de colorations, de cicatrices. Eliott adore cette possibilité d’échantillonnage, ce catalogue qui permet de suivre leur évolution et leur histoire individuelle. Il ressort du musée droit comme un prince. Cette artiste lui fait du bien, tant de bien avec ses dessins bleus de baleines bleues ! Elle ancre une consistance, c’est comme s’ils avaient regardé toute la beauté du monde main dans la main. Maintenant qu’il n’est plus seul, après avoir déposé son sac à l’hôtel, il entre en conversation tout naturellement avec les gens qui, comme lui, attendent un des navires en bois préposés à cette formidable aventure. L’échange est facile, le voyage aussi. L’embarcation tangue au rythme des mouvements de tous ces enthousiastes qui vont d’un bord à l’autre, à la recherche d’un signe, d’un mouvement de nageoire ou d’un jet de respiration à la surface de l’eau…
Le bateau fut plusieurs fois heureux. Et chaque fois, tous les passagers crient leur joie ! On entend parler toutes les langues. Que la baleine s’élance ou qu’elle se laisse deviner, cela déclenche, à chaque apparition, la même élation. C’est un émerveillement partagé. Oui, voir son dos s’arrondir à la surface ou jaillir hors de l’eau, c’est un rêve qui monte des profondeurs. On ne s’en lasse pas…

Au retour vers le port, au micro, le commandant donne des informations chiffrées dont une retient toute l’attention d’Eliott : la chasse est interdite, mais il existe un quota de prélèvement scientifique… qu’est-ce qui se cache dans cet élément de langage ? Voilà bien une question dont il a envie de débattre avec ses nouveaux camarades et ça tombe bien, on prévoit d’aller manger. Il propose la brasserie, celle où il commencera son service le lendemain. C’est d’accord. Après une joyeuse bousculade, tout le monde s’assoit et regarde la carte. Sur les dix couverts, trois commandent de la baleine. La jeune serveuse note et repart. Elliot s’affole, mais comment protester ? En lui, ça se révolte : ils ne cachaient pas leur bonheur d’avoir rencontré des baleines, pourquoi ne pas garder cette fierté au restaurant ? Lui se sent grandi par ce qu’il a vu. Les autres seraient tout simplement excités et cela signerait cette différence de perspective ? Ce serait juste ça ? Il s’étrangle, mais réussit à prononcer :

– Sérieux, vous savez ce que vous avez commandé ?
– On va essayer, on ne veut pas mourir idiot !

Tenter de discuter avec ses convives ? Est-ce possible ? La commande est passée, comme une audience qui serait terminée… Elliot s’interroge.

– Demain, au service, dans cette Brasserie, comment je vais faire ? Je vais supplier du regard les gens pour qu’ils n’en commandent pas ? Ça ne marchera pas plus qu’aujourd’hui…

La nuit, il en est là, allongé sur son lit, sans dormir. Il ne lui reste que très peu de temps, la lumière du jour va venir envahir sa chambre maintenue blafarde. Comment va-t-il se comporter au restaurant ? Pour l’heure, il n’a pas de solutions et choisit de penser à d’autres combats, il lui revient ces lectures du vieux Tolstoï. Eliott partage avec lui qu’une révolution n’aboutit à rien, s’il n’y a pas une profonde transformation des individus. Il trace une analogie avec le rapport à la nature. Il croit à la nécessité d’un changement. Il aimerait tellement que les humains s’excitent moins et ne puissent pas, comme aujourd’hui, acheter une place pour aller voir les baleines l’après-midi et un steak pour les goûter dans la soirée. La mort c’est grave. Respecter le vivant pour lui ce n’est pas un sacrifice. C’est retrouver l’envie, la force et la joie de lutter pour chaque goutte d’eau, pour chaque océan. C’est ce souffle nouveau qu’il souhaite et cette certitude le détend… il sait que de partout les consciences s’éveillent pour venir en aide aux baleines. Il se rassure … Chut… voilà même qu’il s’endort. Le cœur peut-être apaisé par l’azur de cette solidarité, ou bien transporté par la courbe d’un dessin qu’il a tant aimé au musée…

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Un commentaire

  1. « aller voir les baleines l’après-midi et un steak pour les goûter dans la soirée. »
    Mais quelle belle illustration de la très justement nommée ‘dissonance cognitive’ !
    Cette belle nouvelle est assez courte mais elle nous transporte dans ce pays glacé
    avec ce jeune homme. Nos sommes nombreux dans ce cas, hélas, à être confrontés
    à ces prises de consciences lorsque l’entourage se s’éveille pas…
    Bravo pour ce récit dépaysant et si réaliste

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