Victoire

Peinture de Molly et mise en page de Brice Benedetti

À la fin de chaque permission, Louis se laissait conduire à la gare par son père. Il allait retrouver les autres puis ensemble rejoindre le front. Comme eux, il réalisait toutes les vies fauchées, toutes les ruines annoncées, car la guerre est une épouvante. Debout dans la carriole, il lui arrivait de s’énerver de l’obéissance du cheval qui le ramenait vers la boucherie.

Télo, un percheron rouan à la crinière noire, se laissait fouetter et soufflait en rythme une vapeur blanche… Sur le quai, devant le train, à chaque départ, dans la foule hébétée par l’angoisse, le père serrait fort son fils. Si fort, qu’ils manquaient, chaque fois, de tomber tous les deux.

Il fallait s’arracher. Et après, Émile guidait le cheval dans un chemin creux et l’immobilisait. Là, il prenait une cuite et tandis qu’il buvait, les oreilles de l’animal s’agitaient de cet affolement qui court parfois entre les êtres. Revenu à la ferme, Émile se sentait comme un sac de douleur, à peine capable, même mécaniquement, de se comporter en chef de famille. Il fallait s’occuper de sa femme et de sa belle-fille. Celle-ci, Odette, depuis qu’elle était enceinte, venait après chaque départ de Louis à la rencontre de la carriole et avec entêtement parlait de la guerre qui s’arrêterait, de son Louis qui reviendrait et de leur bébé qui naîtrait avant l’automne.

L’enfant naquit au terme d’une seule nuit de douleur. C’était une petite fille toute rose, couverte d’un duvet blond que le soleil changeait en paillettes d’or. Sa mère lui donna le nom de Victoire et prit l’habitude de ne vivre que pour elle. Cet amour contenait tout un monde où Louis, son homme, régnait en majesté. Les parents de Louis aussi vivaient d’espoir: le facteur s’appelait Julien. La guerre en avait fait l’être le plus important de la contrée. Comme c’était doux de lui dire merci pour les lettres d’un père, d’un frère, d’un fils, d’un mari, qu’on relisait nuit et jour.

Ce que beaucoup ignoraient, c’est que Julien, qui était un vieux costaud ayant dépassé la cinquantaine, ne s’y habituait pas. Chaque jour, il lui arrivait de pleurer jusqu’au désastre. Comme l’alcool ne lui était d’aucuns secours, il en était arrivé au besoin de se coucher dans les fossés sans quoi, il n’avait pas la force de poursuivre sa tournée. Il posait alors délicatement sa sacoche, se libérait de tous ses sanglots puis, se fixait sur des perceptions infimes jusqu’à devenir ce qu’il voyait : une fourmi courageuse qui venait seule à bout du convoyage d’une brindille… Un papillon confiant qui se positionnait méticuleusement pour trouver la meilleure inclinaison afin d’étendre ses ailes poudreuses de craie. Après quoi seulement, Julien pouvait se relever et porter ses nouvelles. Chaque tournée s’associait à ces moments de fusion avec le vent, le ciel, les plantes, les animaux. Ce n’était pas un réconfort. C’était aussi indispensable qu’un squelette pour tenir debout. Bien sûr, il gardait ces perceptions pour lui. Pourtant, avec la mère de Louis, Thérèse, sans le rechercher, quelque chose de ces moments se partageait. Ellemême, pour supporter la guerre, ne parlait plus que de son jardin, de tous ces légumes, de tous ces fruits qui seraient dans le menu de la fête donnée pour le retour! À ce refrain, elle ajoutait toujours un couplet sur les framboises qui poussaient, à l’état sauvage, dans des grandes haies. Enfant, Louis, en raffolait. Depuis le début de la guerre, sa mère retrouvait dans ce fouillis de ronces, quelque chose qui la rassurait.

Elle sortait justement de ce labyrinthe de broussailles, le jour où Julien apporta une lettre d’Odette. Elle vint vers le facteur et fixant l’enveloppe, dès qu’elle reconnut l’écriture, s’écria: Faudra qu’on ait la bonne adresse! Voyant Émile arrivé de son côté pour les rejoindre, Julien s’éclaircit la voix. La lettre d’Odette est revenue! s’exclama Thérèse, sitôt que son mari les eut rejoints. Émile la prit délicatement et à haute voix lut une inscription en caractère d’imprimerie qui empiétait sur l’écriture impeccable de sa belle-fille : « Le destinataire n’a pas pu être atteint en temps utile ». C’était la formule. Julien ferma les yeux. Il entendit le bruit sourd de deux corps qui tombent l’un contre l’autre. Puis ce furent les cris étouffés, les gémissements. Julien ferma sa sacoche et repartit.

À partir de ce jour, la vie à la ferme changea. Les parents de Louis ressemblaient à deux morts qui prennent soin de la vie des autres. Odette devint une autre personne. Une belle personne d’ailleurs, ce qu’elle était déjà. Mais en elle, se développa quelque chose qui la rendait flottante jusqu’à l’inconsistance. On eût dit qu’elle s’était retirée dans des abysses psychiques où la lumière n’arrive pas. Dans cette obscurité, les idées perdirent progressivement leur forme, leur sens. Odette ne parlait presque plus, regardait fixement les fleurs, les étoiles et délaissait la petite Victoire. Elle la traitait toujours tendrement, mais voyait plutôt une reine. Une toute petite reine pour qui elle se mit à fabriquer des couronnes. Émile, lui, passait des heures au jardin, alors que sa femme n’y allait plus. Elle allait à l’église prier. Lui voulait que Victoire goûte les framboises. Car, cette toute petite fille était une consolation. Cette mission n’entamait pas sa joie de vivre. Elle s’amusait de tout et devint par la ressemblance qu’elle avait avec son père, un ancrage pour ces trois êtres meurtris, un greffon d’où la vie renaissait.

L ’idée commune est que le temps fait son œuvre et vient à bout de tous les chagrins. C’est pour cela qu’au début, la confection des couronnes passa inaperçue. Pourtant , ce besoin persistait pour Odette, comme la nécessité de confectionner un nid chez les oiseaux. Elle ramassait la journée toutes sortes de choses et créait patiemment cet objet adoré et arrondi qu’ elle finissait toujours par poser sur la tête de Victoire. Il arrivait que Julien apporte de menus trésors comme des billes, des perles, qu’il trouvait sur la route. C’était sa façon de reconnaître que c’était utile. Alors que les voisins feignaient plutôt de ne rien voir. La petite, elle, s’en amusait, jouait à la reine et ce plaisir adoucissait le chagrin de tous. La vie passait. Les soldats rentrèrent. Odette semblait avoir compris la fin de la guerre et prononça à nouveau quelques phrases. C’était une prosodie complexe dans laquelle figurait souvent l’expression « toute seule ». À la ferme, on se demandait si ce changement signalait le retour ou la fin de sa lucidité. Et puis, son regard devint de plus en plus dur et elle chercha à s’approcher de trop près des familles dont le père, le fils ou le frère était revenu. C’était comme une injustice qu’elle pointait avec ce regard froid et menaçant. Un jour, les parents de Louis se décidèrent à lui parler. C’était un matin, après le départ des bêtes pour la prairie. C’est Émile qui commença : « Ma pauvre Odette, tu demandes l’impossible » lui dit-il fermement.

« C’est bien vrai » Ajouta Thérèse se tamponnant les yeux avec un mouchoir.

Mais la conversation s’interrompit d’elle-même, probablement que certaines pensées en étaient responsables. Rien ne changea, si ce n’est que de l’idée de bizarrerie on passa à celle de la folie. Et que ce qui était jusque là toléré fut… compliqué. À commencer par les couronnes, Thérèse donna un coffret pour les ranger, pensant ainsi minimiser leur existence et surtout neutraliser ce qui poussait à leur fabrication. Enfin, le Fête-Dieu arriva et les préparatifs de sa grande pompe apportèrent une embellie pour tout le village et les campagnards.. C’était un beau dimanche de juin. Thérèse avait sacrifié ses roses. Patiemment, elle avait détaché tous leurs pétales et en avait rempli de grands sacs de toile pour confectionner ce tapis sur lequel marchait maintenant la procession. Elle et son mari étaient fondus dans la foule. Ils approchaient du dernier reposoir, cet autel provisoire magnifiquement recouvert de fleurs en branches où le prêtre allait exposer le saint sacrement à la prochaine halte, quand soudain: Odette apparut en chemise de nuit, pieds nus, les cheveux défaits, tenant Télo par une bride. Victoire portait une couronne. Elle se tenait parfaitement droite, semblait si menue sur le grand dos du cheval. Sa petite tête en arrière guettait une onde d’amusement dans cette marée d’yeux braqués sur elle. Sa mère embrassait Telo et vociférait dans un jargon incompréhensible. Que voulait-elle? Fallait-il voir dans cette arrivée, une mise en scène ? Et de quoi ? L’ensemble des fidèles rugit d’indignation, Télo se prit de lourdes taloches, et victoire fut descendue prestement et confiée à ses grands-parents totalement désappointés.

« Que voulais-tu ? » disait gentiment le vieux Julien à qui le prêtre avait confié le soin de contenir la malheureuse. Par sa douceur, le facteur l’avait convaincue de se laisser conduire à l’église. Là, ils s’étaient réfugiés dans la minuscule sacristie. Il avait fallu se mettre à l’abri de la situation et de ce qui en découlerait probablement : des prises de bec qui ne feraient que des blessures inutiles. « Mais enfin…. qu’est ce que tu voulais? » Répétait- il. Odette s’approcha de lui et articula la dernière phrase de toute sa vie. D’une voix claire et douce, elle dit, et croyez-moi, c’était très naturel : « Oh … juste m’ouvrir sur le ciel pour me retrouver un peu. » « Tu peux l’affirmer ? Le redire ? Tu le vois, toi aussi? »

Demanda Julien qui voulait savoir de quel ciel elle parlait. Était-ce le religieux ou l’autre? Celui qu’il connaissait aussi? L’extatique, celui de l’émerveillement, celui qui donne sur le sentiment d’exister, celui qu’il espérait secrètement commun à tous les êtres? Mais il n’eut pas de réponse. Il sentit qu’elle ne pouvait plus. Il resta près d’elle dans le silence. Pour prolonger cette quête qu’il reconnaissait, il décida de ne jamais répéter ce qu’ Odette venait de dire et mieux encore: afin de rester au plus près de ce sentiment partagé, il se dit que, dès qu’il pourrait, il irait caresser l’encolure du brave Télo. Il lui tardait déjà.

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