La naissance des bonnes feuilles

Peinture Molly

Il était une fois un merle qui, chaque jour, arpentait son grand jardin avec bonne humeur. Son nid était bien fait et la nourriture abondait. Un chat bleu et un lézard vert gardaient paisiblement le domaine. Les habitants de la maison, Archimède et Henri secouaient sur les terrasses des nappes colorées avec profusion de miettes de pains et de croissants. Mais l’oiseau qui s’appelait Piou, était soucieux de diététique et s’obligeait à pâturer.

 

 

Un jour qu’il avait le gosier plein, alors qu’il levait la tête, il crut deviner dans le bois de la vigne qui entourait la maison, un œil. Cet œil ne clignait pas. C’était l’été, le moment de l’année où un merle doit se montrer discret. Pourtant, intrigué, il se posa sur cette vigne et s’activa pour trouver d’autres structures telles qu’ouïe, bouche, trompe, bec, aile, patte ou pédoncule… mais il ne vit que des feuilles et cet œil… La nuit, de son nid construit dans un buisson, il constata que, sous les étoiles, l’œil restait ouvert. Piou  commença à passer beaucoup de temps à penser à lui, puis à se blottir tout près de lui. Bientôt, son cœur se mit à battre comme celui d’un amoureux. Un jour, Nestor, le chat bleu et moqueur, l’apostropha :

 

  • Que recherches-tu dans une relation végétale ?

 

  • L’amitié et l’impossible bien sûr ! répondit aussitôt l’oiseau qui ne risquait jamais un désaccord avec le matou, estimant, avec raison, que le rapport de force lui était trop nettement défavorable. Il avait déjà perdu une plume de son aile droite dans un incident dont il préférait ne pas se souvenir. Il lui était repoussé une rémige qui dépareillait un peu son ramage. Cette particularité l’incitait maintenant à toujours rechercher la paix.

 

  • Amitié végétale et plus ? dit le beau Nestor en se léchant les babines.

 

Le merle se tenait sur ses gardes. Il connaissait la souffrance qui régule les lois de la nature. Le chat était parfois cruel, il en savait quelque chose. Et pourtant, il pouvait être si délicat et si attentionné avec les humains…

 

Depuis toujours, Piou se posait beaucoup de questions sur l’instinct et sur l’espoir de vivre vieux. Se faisant, il éprouvait une certaine peine qu’il était soulagé de partager. Car les préoccupations du monde animal et végétal divergent, mais se ressemblent. Avec son amie, ils avaient remarqué que chaque être a son sens esthétique : ce qui plaît à une vigne est très distinct de ce qui flatte un lézard, ce qui séduit Henri est même différent de ce qui charme Archimède. Fallait-il admettre la nécessité d’accepter la cruauté et se consoler en admirant le monde encore davantage ? En tout cas, l’œil et lui se mirent à goûter toujours plus le plaisir de regarder ce qui se passait dans la chaumière, de l’autre côté du muret…

 

C’est ainsi que Piou fit la connaissance de Joël, un jardinier qui jasait et dessinait au milieu de ses plantes. La nuit comme le jour, cet homme s’amusait dans son verger, et à l’entendre on aurait pu croire qu’il voyait toute sorte de choses, juste en jouant avec ses propres idées. L’oiseau s’aperçut vite qu’ils pouvaient chanter ensemble et que leurs vocalisations se répondaient.

 

Par ces mélodies, la vigne était touchée, tout le jardin aussi. Archimède et Henri passaient de plus en plus de temps sur leur terrasse, le nez en l’air, les cheveux dans le vent à écouter tous ces chants qui parlaient de l’âme du monde.

 

Piou était heureux. Mais il aurait aimé agir contre la souffrance. Il aurait voulu favoriser le partage du plaisir de respecter la vie. Un matin, en lorgnant par-dessus son épaule, l’oiseau s’aperçut qu’Henri consignait avec application des signes sur des feuilles de papier. En même temps, il discutait avec Archimède… Il était question de se réjouir de la belle forme des poires à venir, de la nécessité de prévenir les hérissons des conditions météorologiques avant leur hibernation, d’informer les promeneurs des erreurs à ne pas commettre afin que chacun, dans la nature, ait sa chance. Et puis… un rappel concernant les coquilles de noix qui servent de berceaux à certains…

 

Notre merle aimait la liste de ces préoccupations et il reconnut aussi la force qu’il fallait pour mener à bien toute cette protection. Il y a tellement à faire ! Un matin qu’il allait se poser sur une branche, car une chanson venait l’entêter et qu’il lui semblait important de bien se tenir pour libérer son gosier, il s’arrêta net. Une fois de plus , il avait remarqué quelque chose.  Des fleurs s’étaient laissées tomber dans l’herbe. Il parvint à les porter délicatement, près des feuilles de papier sur la table du jardin, à côté des livres et des cahiers ouverts. Henri les mit dans un vase. Elles reprirent des couleurs. C’est alors que Piou, en les observant de près, découvrit sur les humains tout ce qu’il voulait rencontrer sur la vigne ! Il leur vit des oreilles, des bouches, des mains… Il se demanda si ce n’étaient pas eux qui étaient les mieux placés, même s’ils n’avaient pas d’ailes, pour prendre soin du monde… Quel espoir ! Il suffisait que cet élan qu’il recherchait en lui-même soit relayé par les humains qui pouvaient lire, écrire, choyer et alerter ! Même sans voler, ils parviendraient à raconter la beauté de la vie, de la campagne. Ils consigneraient sur toute sorte de feuilles comment porter la plus grande attention à la terre, aux animaux, au cosmos…

 

 

 

Ce brave Piou à qui l’optimisme et l’ambition tournaient la tête, ne pouvait pas en rester là… Il se mit, encore plus, à faire n’importe quoi, à chanter à tue-tête des trilles improbables. Sa frénésie produisait chaque jour des effets… car Archimède s’instruisait davantage, Henri écrivait plus vite et les fleurs éclataient de couleurs.

 

Un beau jour, Henri et Joël qui étaient devenus copains tendirent à l’oiseau une liasse de feuilles. Sur les unes, il y avait des écrits. Sur les autres, il y avait des dessins.

 

  • Tiens Piou, voici de bonnes feuilles avec des conseils ! dit Henri.
  • Si tu veux, on fera tous les jours de beaux dessins avec des idées nouvelles, ce sera à toi de les distribuer ! Toi, tu voles n’est-ce pas ? ajouta Joël.

 

Un couple de cigognes passait juste au-dessus du jardin. Ensemble elles s’exclamèrent joyeusement :

 

  • Oh ! la naissance de bonnes feuilles !

 

C’était vrai… ces bonnes feuilles qui racontent les liens entre le monde végétal, animal, minéral où la misère n’est plus fatale, étaient nées ! Ce matin-là, Piou siffla si bien ce qu’avait écrit Henri et ce qu’avait dessiné Joël que Nestor cligna ses beaux yeux jaunes en signe d’approbation. Le lézard, quant à lui, gonfla ses joues, c’était sa façon de dire qu’il souhaitait lire et écouter régulièrement un tel journal. C’est rassurant des humains qui savent qu’ils sont les mieux placés pour prendre soin de la nature parce qu’ils pourraient aussi être les plus forts pour tout détruire.

 

On raconte que depuis, Archimède fait bien attention à déposer, à l’abri du chat, un petit peu d’eau en toute saison, pour que Piou se désaltère. Car chaque jour, il chante, chante, chante toute sorte de mélodies qui disent : Oui, oh oui, j’ai raison de me battre contre la souffrance en distribuant ces bonnes feuilles !

 

 

 

 

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3 commentaires

  1. Oh oui il est raisonnable de se battre contre la souffrance ! Et de le transmettre aux enfants. Car chaque petit pas peut y contribuer. Merci à Claude Fée de donner, une fois de plu, par ce beau conte, la voix aux êtres du vivant qui n’en ont pas.

  2. C’est puissant comme la fable de La Fontaine, c’est dénué de toute acidité, les enfants des nouveaux temps vont adorer
    Les tons pastels de la peinture apportent la touche finale de douceur…
    Je n’aurai qu’un mot: continuez !

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