La naissance des pierres-dentelles

Dessin de Molly

La naissance des pierres-dentelles

Il était une fois un esturgeon, qui aimait raconter sa vie. Cela arrive. C’était un genre de vieil historien des mers qui rangeait sa documentation sous les rochers. Il connaissait beaucoup de secrets et il aimait tout le monde. Un été, il avait rencontré une petite Adèle et son grand-père. Ensemble, ils avaient même fait une sacrée découverte ! Aujourd’hui encore, les poissons, les humains et les crustacés racontent l’histoire que voici :

Une petite fille adorait se promener en portant de grands chapeaux. Un jour, le vent chaud souffla si joyeusement qu’elle fut prise de frénésie et se mit à gambader jusque dans le début des vagues. Le joli bob à larges rebords s’envola. Son grand-père essaya de le rattraper. Il courut lui aussi. C’est Adèle qui réussit à l’atteindre, mais lorsqu’elle le sortit de l’eau, il était enroulé d’un tulle mousseux gris, comme personne n’en avait jamais vu. C’était étrange et très beau. D’où pouvait venir cette matière inconnue, brillante qui flottait dans le vent, comme un immense ruban légèrement rugueux ? Le vieil esturgeon qui nageait là, s’approcha et demanda :
– Bonjour, c’est à vous ?
– Ce ruban, ce voile ou cette brume je ne sais pas comment dire… non… répondit la fillette.
– Vous connaissez cette matière ? Je veux dire; est-ce que sur terre, il existe aussi cette chose-là ?
– Je n’en ai jamais vu ni dans les champs, ni en forêt, ni à la plage. Mes chapeaux ne m’en ont jamais rapporté, même ceux qui sont déjà tombés dans la mer et je m’y connais en chapeau tombé dans la mer, croyez-moi…
– Je suis étonné… et… pourtant dans mes livres, il me semble avoir lu quelque chose qui pourrait nous expliquer ce que nous voyons, déclara le poisson.
– Je vais le rapporter chez moi ! dit Adèle.
– Mais ma petite fille, ce n’est pas à nous ! dit son grand-père.
– Mais si ce n’est à personne, ça peut être à moi…
– Attendons de voir ce que nous dira notre ami l’Esturgeon… conseilla le vieux monsieur.
– Attendre de voir ! Les grandes personnes disent toujours ça ! On le voit que c’est un beau truc que je peux prendre ! Pas la peine d’attendre, cria très mécontente Adèle en suppliant du regard le gentil poisson.

Celui-ci lui demanda de s’approcher et murmura à son oreille :

– Écoutez, je vous comprends mademoiselle… je vais aller me reposer dans mes souvenirs et je vais sûrement retrouver un rêve ou une chanson qui nous expliquera quelque chose. Je reviens tout de suite, dit-il avant de disparaître dans les flots.

Heureusement, ce ne fut pas long et lorsqu’il réapparut auprès de la petite fille et du vieil homme, il était très agité et s’époumonait :

– C’est incroyable ! Dans les archives ! J’ai trouvé ! il est question de cette naissance, mais c’est une histoire qui était restée totalement sous-marine. Nous sommes les premiers à la partager !
– Excusez-moi, mais de quoi parlez-vous, monsieur l’Espadon ou l’Esturgeon, pardon ? interrogea, très étonné à son tour, le grand-père.
– Eh bien je dis que c’est comme ça que sont nées les pierres-dentelles !
– Oh cette brume de tulle un tout petit peu rugueuse ! C’est de la pierre mise en dentelle ? demanda Adèle qui tirait sur le voile de son chapeau.
– Oui ! Non… enfin presque… Voulez-vous que je vous fasse le résumé de l’histoire que j’ai trouvée dans les archives ?
– Racontez-nous vite !
– Sachez qu’un jour au large de cette côte, le monde marin fut attaqué par un bateau de touristes qui avaient été empoisonnés par des publicités romantiques.
– Des publicités romantiques ?
– Oui ! Ces passagers avaient tous écouté des sornettes et ils se croyaient tous plus importants les uns que les autres. Hébétés, les yeux mornes, sur le pont, ils s’étaient mis à jeter des pierres dans l’eau pour regarder les ronds.
– Pour quoi faire ? demanda Adèle.
– La publicité leur disait qu’ils étaient les plus beaux romantiques de tout l’univers et qu’ils étaient encore plus beaux quand ils détruisaient la faune marine en lançant des pierres dans l’eau, avec leur téléphone à la main.
– Excusez-moi, mais en quoi est-ce dangereux de faire ça ? demanda le grand-père.
– Sur une eau calme, ce n’est pas fatal, les poissons ont le temps de se sauver, mais en mer c’est stupide. Les vagues défont les ronds et les animaux n’ont pas de visibilité pour esquiver et peuvent même se retrouver blessés. Alors voilà, je continue l’histoire : sur le bateau les passagers ne pensaient qu’à se prendre en photos en jetant des quantités de cailloux dans la mer… Vous n’avez pas idée… les humains ont parfois de drôle de maladie. Ce n’était pas réjouissant à voir ! Heureusement une bande d’esturgeons prit la situation très au sérieux. Eux savaient ce qui était important. Ils étaient habitués à se battre pour leurs œufs. Voici ce qu’ils imaginèrent : ils se mirent tous à danser en rang serré, si serré, si serré qu’ils écrasaient et tamisaient les pierres au fur et à mesure que les touristes les jetaient. Ils protégeaient les autres poissons qui étaient en dessous, mais bien sûr cela leur faisait très mal. Ils souffraient pour transformer les pierres en poudre inoffensive ! Ils y arrivaient, mais cela n’aurait pas pu durer longtemps, car le courage parfois ne suffit pas… Heureusement, là-haut, la reine des océans qui volait dans les parages fut très impressionnée par cette ténacité. Elle savait que les humains font toutes sortes de misères aux animaux pour manger du caviar et c’est certainement pour cela qu’elle voulut les aider. Aussi, elle donna un coup de baguette magique. Alors, un sort merveilleux transforma instantanément toutes les pierres jetées en une quantité de voile gris et brillants, inoffensifs et doux comme une brume… protégeant la mer.
– C’est un morceau de voile féérique qui s’est enroulé sur mon chapeau ? demanda Adèle au vieil esturgeon.
– Oui ! Certainement.

Incroyable ! oui c’était bien ça ! La reine des océans avait donné naissance à ces pierres-dentelles ! Des tulles de brume pour la paix des animaux et des plantes dans la mer. Depuis, cette histoire rappelle à tous les êtres vivants la nécessité de filtrer beaucoup de choses dans la vie, comme tout ce qu’on jette dans un moment de bêtise.
– Grand-père, je ne peux pas prendre ce drôle de ruban, les poissons pourraient encore en avoir besoin !
– Vous pouvez le garder, en souvenir, le porter comme un voile de crêpe sur votre chapeau mademoiselle ! dit le vieil esturgeon et surtout vous pouvez en parler, moi-même je file dans ma bibliothèque. J’ai un groupe de crustacés qui m’attend pour quelques précisions.

Ils se quittèrent tous très heureux en criant :

— Vive la naissance des pierres-dentelles !

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