La naissance des faire-part de naissance.

Illustration de Molly

Autrefois, les petites souris aimaient tellement leur travail, qu’elles ne se reposaient jamais. Toute la journée, elles trottinaient pour porter des cadeaux aux enfants, quand ils avaient perdu une dent. Grâce à elles, les enfants trouvaient le matin, sous leur oreiller, une belle pièce en or pour aller acheter des bonbons.
Pour réaliser cette prouesse, il fallait beaucoup d’efforts. Alors, même les jours de naissance chez les petites souris, les parents travaillaient. Souvent, il naissait plusieurs enfants en même temps. Mais ça ne changeait rien. C’était boulot, boulot…
Un jour, un de leurs petits en eut assez d’entendre ses parents trottiner et dire qu’ils étaient fatigués ! Trop fatigués pour jouer, trop fatigués pour faire un cache-cache, trop fatigués pour faire un concours de trous dans le gruyère, toujours, toujours trop fatigués ! Il était temps de faire quelque chose. En réfléchissant, cette toute petite souris se dit que le mieux était de laisser un message à ses parents qu’ils liraient avant de se coucher ou avant de se lever. De sa plus belle écriture, elle composa une longue lettre dans laquelle elle demandait de passer du temps toute seule avec sa Maman et du temps toute seule avec son Papa. Mais, au moment de signer, elle réalisa qu’elle n’avait pas de prénom. Une question arriva d’un seul coup dans sa tête : est-ce que ses parents étaient tellement pressés qu’ils n’avaient jamais eu le temps de donner un prénom à chacun de leurs enfants ? Cette idée était si affreuse qu’elle lui piquait les moustaches.

Bien sûr, elle aimait bien ses frères et ses sœurs, elle savait bien que les parents les appelaient nos enfants. Ils disaient parfois nos chéris, nos chers petits trésors, nos adorables souriceaux. Mais aucun n’était nommé autrement. Or un prénom, c’est nécessaire quand on veut dire ce qu’on pense. En tout cas, notre demoiselle en voulait un rien qu’à elle. Pas question ! Mais pas de question de rester comme ça. Alors, comment faire ? Comment arrêter des parents qui trottinent tout le temps, quand on ne peut même pas leur laisser un message signé de son prénom ?

C’est en mangeant une bonne tartine de confiture avant de se coucher qu’il lui vint une idée. Le lendemain matin comme son Papa se levait très tôt pour aller chercher des pièces d’or chez le banquier, elle se cacha dans une armoire avec la clef de la maison dans sa poche. Comme il ne pouvait pas ouvrir la porte, il s’exclama :

– Nom d’un chat ! je croyais bien l’avoir laissée sous le paillasson, mais elle n’y est pas. Qui a la clef ?
– C’est moi ! répondit une petite voix dans l’armoire.
– Qui ?
– Moi ! Moi ! Moi ! hurla la petite voix pointue.
– Oui, je reconnais cette voix, tu es mon 35e enfant ! Pas la peine de crier autant…
– Non je ne veux pas m’appeler 35e, ce n’est pas un joli nom. Je te demande… mon prénom !
– Dépêche-toi, ma fille ! Je dois courir à la banque ce matin.

Mais l’effrontée déclara :

– Pas de prénom : pas de clef !

D’abord, il y eut un silence. Puis, le père appela sa femme. Ils chuchotèrent ensemble très longtemps. Après quoi, ils se tournèrent tous les deux vers l’armoire, en disant :
– Yara !
– Yara ? répéta, intriguée, la petite souris.
– Yara c’est ton prénom, ça veut dire : tu es notre fille adorée qui va tout de suite nous donner la clef.
– J’aime bien le début, mais pas la fin.
– Yara ! dit son père furieux.
– Tu es certain que c’est bien moi Yara ? Parce que nous sommes 36 enfants Papa !
La petite courageuse poussa de toutes ses forces la porte de l’armoire pour que ses parents la voient.
– Descends de cette armoire tout de suite, Yara !
– Ah, mais oui Papa, c’est bien moi que tu regardes quand tu cries !
– Mais, qu’est-ce que tu crois, ta mère et moi nous vous avons tous donné un nom, seulement…
– Seulement ?
– Seulement à chaque naissance, le prénom est resté dans notre cœur. On n’a pas eu le temps de… avec toutes les dents de lait qui tombent, on n’a jamais le temps de rien !
– On n’a qu’à le faire maintenant !
– C’est entendu, dit le père, on écrira vos prénoms sur un papier.
– Quelle bonne idée ! Une jolie étiquette avec écrit Yara qu’on collera sur le bois de ton lit, ça te va ? dit la Maman en tendant la main vers son enfant.
– C’est bien, mais pas suffisant !

Les deux parents regardaient l’horloge et se demandaient bien comment obtenir la clef pour aller travailler, mais aussi comment ne pas décevoir leur trente-cinquième enfant. Voilà, à présent ce qu’elle exigeait :

– Ce nom, je vais peut-être le vouloir écrit en gothique ou en cursive et pour la couleur du support…
– Ta mère a parlé d’étiquette, ça suffit, fais-lui confiance, c’est très bien une étiquette…
– Oui, tout dépend du format, mais à quel moment l’envoyer et puis et puis…
– Envoyer ? Qui parle d’envoyer ?
– La poste n’est pas loin de la banque. Vous pourrez envoyer à tout le monde la bonne nouvelle de notre naissance et la beauté du nom que vous avez choisi pour chacun de nous. Un jour nous sortirons d’ici et il faudra que l’on ait déjà étaient présentés au monde…
– Tu nous fatigues, on a du travail, je te le répète, il faut que j’aille à la banque chercher ma commande de pièces en or.
– Non !
– Feras-tu quelque chose pour ta fille infernale ? Dit le père agacé en regardant son épouse.
– Oui, oui, je comprends que tu as besoin de sortir, mais mon chéri, je trouve que notre fille a un peu raison !
– Et moi je trouve qu’on a perdu assez de temps ! Si je n’arrive pas rapidement à la banque, il n’y aura plus de pièces et qu’est — ce — que je déposerai sous les oreillers des enfants ?
– C’est vrai ! dit madame souris, Yara ton père a aussi un peu raison !
– Tu pourrais leur donner autre chose que de l’or ! dit la demoiselle effrontée.

Le père s’étonna :

– Qu’est-ce qui peut faire autant plaisir que l’or, je vous le demande ?
– De l’argent peut-être ? interrogea la mère.
– Des bonbons, des caramels, des dragées tout ça avec du beau papier… dit la petite souris.
– Oh non ! Pas besoin d’un tralala d’artiste. L’or, c’est plus simple pour acheter des bonbons ! dit le père.
– Autant profiter des bonbons tout de suite, mais ce n’est pas suffisant… Il faut quelque chose de beau et d’officiel pour annoncer les naissances. C’est une bonne nouvelle pour tout le monde de savoir que notre petit peuple se porte bien et qu’il contribue à l’écosystème…
– On ne va quand même pas raconter que je donne un coup de main de temps en temps, à des copains, en débarrassant des détritus pour éviter aux canalisations sous terre de s’engorger… qu’est-ce que tu veux écrire dans ton papier, qu’est-ce qu’on va raconter ?
– Maman et toi vous pourriez dire que dans la famille que vous avez fondée, je suis née à cette date, vous ferez un dessin ou une calligraphie pour dire combien vous êtes contents… J’en ai déjà parlé à mes frères et sœurs, ils s’amusent sur le sujet ! Y en ont même qui vont des cartes dentelles avec leurs dents. Vous devriez venir voir ça, mais ce serait bien mieux que ce soit vous qui les fassiez. Ce serait une vraie surprise.
– On n’a pas le temps. Est-ce que tu te rends compte de ce qu’ils vont dire à la banque si j’ai du retard ?
– Tu sais Papa, les banquiers ont les dents trop solides pour être malheureux et c’est même à cause de ça qu’ils ne peuvent pas comprendre la vie. Crois-moi le plus important, c’est d’annoncer les naissances ! dit notre petite souricette en donnant gentiment la clef qu’elle tenait derrière son dos !

Les parents étaient rassurés de voir leur fille s’adoucir, mais bien désolés de constater qu’il était trop tard pour aller chercher de l’or. Alors, avec résignation, ils trottèrent dans la maison en rangeant des affaires. Mais à la nuit tombée, après avoir embrassé tendrement chacun de leurs enfants, ils allèrent s’enfermer dans le grenier. Ensuite, il y eut beaucoup de bruit, à croire qu’ils préparaient un déménagement ! Les souriceaux avaient tous un peu peur… Mais heureusement, le lendemain matin, leur Maman et leur Papa dévalèrent les escaliers en les appelant chacun. Ils étaient pleins de sueur et tout essoufflés, mais ils tenaient 36 fois cent jolis cartons à envoyer avec 36 prénoms choisis avec amour, écrits de 36 façons différentes.
Quand les parents levèrent leurs visages pour parler, à leurs 36 enfants, ils essayèrent de prendre une voix importante, mais ils étaient si fatigués, qu’ils glissèrent sur des coussins et s’endormirent dans les bras l’un de l’autre, comme de jeunes mariés. Autour d’eux, en découvrant ce qu’avaient fabriqué leurs parents, tous les enfants émerveillés ouvrirent toutes les fenêtres de leur grande maison pour crier de toutes leur force :
– Nos parents ont donné naissance à des faire-part de naissance !

Le soir même, il y eut une grande fête et dans le pays, tout le monde s’en souvient encore !

 

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