La naissance des adolescents

Illustration Molly

Il était une fois un peuple de géants qui aimaient beaucoup vivre sous la terre. Leurs jolies cabanes profitaient de la lumière et de la chaleur des volcans endormis. Les vieux s’y sentaient à l’abri et les petits enfants avaient de la place pour jouer. Les racines, les veines des roches, les nappes phréatiques formaient un paysage. C’était agréable de voyager dans cette profondeur et tous étaient heureux… enfin presque tous… parce qu’il arrivait que les grands enfants s’ennuient. Certains demandaient même à sortir de terre, surtout depuis qu’un poète qui s’appelait Charles, avait écrit que le ciel pèse comme un couvercle. Les vieux trouvaient rassurant que le bonheur pose un bouclier bien lourd sur la surface de la Terre, mais les grands enfants criaient :

— De l’air ! on veut de l’infini !

Dans ce pays, tout le monde savait ce que veut dire bouclier, mais personne n’était d’accord sur ce que veut dire infini. Il y avait des discussions. Mais est-ce que ça sert à quelque chose de chercher à se représenter un chiffre de calcul qui ne s’arrête jamais ? À cette question, les grands enfants répondaient :

— Oui !

Les parents, en buvant de la tisane, racontaient que, jadis, des explorateurs avaient rapporté de leurs lointains voyages, qu’il existait un ciel, mais que de cet espace tombaient toute sorte de choses, comme de la pluie, de la grêle et de la neige ! Mais, cela n’empêchait pas les grands enfants d’avoir envie de sortir et surtout d’en rêver !

Parmi les géants vivait une famille de trois enfants. Max et Maxette, les jumeaux, adoraient jouer avec leur grand frère Adam. Un matin, alors qu’ils allaient lui chatouiller les pieds, celui-ci se mit dans une colère terrible ! Il devint tout rouge, cria des horreurs et appela leur mère en hurlant :

— Débarrasse-moi de ces cloportes !

Les cloportes sont de gentils crustacés qui fertilisent le sol toute la journée, et ont beaucoup d’amis parmi les géants ! Adam disait vraiment n’importe quoi, quand il demandait qu’on s’en débarrasse ! Mais ce n’était pas tout. Il était tellement mécontent qu’il brailla encore :

— Je veux creuser jusqu’à la surface !
— Mais pourquoi ? lui répondaient gentiment ses parents.
— Parce que !
— Tu ne devrais plus y penser, car si tu sortais, ta tête pourrait bien se retrouver dans les nuages ! Alors que nous avons la chance de vivre enfermés !

Adam s’expliqua, et dit en pleurant :

— Vous ne comprenez rien. J’en ai marre de vous et d’avoir des boutons sur le nez ! Si j’allais dehors, tout s’arrangerait.

Après avoir prononcé ces mots, il ouvrit son placard et flanqua sa porte. Les parents retournèrent à leurs occupations. Seuls Max et Maxette restèrent dans la chambre. Ils avaient envie de s’amuser. Pour faire une farce, avant de le réveiller, ils lui avaient caché une lotion contre les boutons qu’avait donnée leur mère… ils croyaient que leur frère la recherchait ! Ils guettaient pour voir sa tête, mais Adam ne ressortait pas du placard. À l’heure du goûter : toujours personne ! Où était leur grand frère ? C’était étrange ! Aucun bruit ne provenait du placard !

Ce silence annonçait peut-être une catastrophe… et, Max et Maxette prirent peur. Ils allèrent prévenir les parents qui acceptèrent de venir ouvrir la porte de placard de la chambre d’Adam. C’est alors que tous les quatre découvrirent… un escalier sur lequel il y avait de vieux paquets de chips et un appareil à musique…

— Mais, qu’est-ce que c’est que ça fait dans le placard ? demanda le père.
— Et moi qui croyais qu’il faisait ses devoirs en écoutant des chansons ! dit la mère qui ajouta :
— Des chips ! ah ! je comprends mieux, pourquoi il ne mange plus rien au dîner !

Les parents dirent aux jumeaux de rester bien sages, et commencèrent à gravir cet escalier pour retrouver leur grand garçon. Ils voulaient faire vite pour le rattraper avant que sa tête ne rencontre les nuages. Mais la mère et le père avaient beau se dépêcher : l’escalier était très, très, très, très long ! C’était très fatigant pour des parents ! Ils n’étaient pas près de rejoindre leur fils qui, lui, montait à toute vitesse et avait même fini de fabriquer les toutes dernières marches… tant et si bien que pendant que les deux géants étaient épuisés, devenaient tout mous et pensaient qu’il était préférable de faire demi-tour, Adam, lui, arriva à sortir de terre !

Comme il cria de joie ! Il y avait des arbres qui dispersaient leurs fleurs, dans un ciel bleu, infiniment azur. Le soleil lui caressait doucement la peau. Sa colère se calma et il eut tout de suite envie de partager cet émerveillement. C’est alors qu’il remarqua qu’un de ses bons copains l’avait suivi en se collant à la semelle de ses chaussons. C’était un petit cloporte qui se faisait appeler homard tellement il était fier de son exosquelette. Le vent avait déposé un pétale sur son minuscule corps. Il se sentait rafraîchi par ce bel habit flamboyant qui le rendait euphorique et magnifique. Les deux amis se regardèrent, rirent aux éclats, et puis chacun prit sa course pour redescendre l’escalier.

C’est Homard qui arriva le premier dans le placard, il salua à peine la famille de géants et fila tout de suite faire une déclaration à son amoureuse. Elle le trouva si beau avec ses pétales de fleurs qu’elle lui sauta au cou. Ils partirent se marier et avoir beaucoup d’enfants.

Adam apparut à son tour, il avait toujours ses boutons sur le nez, mais il semblait très heureux de retrouver sa chambre. Les jumeaux lui posèrent toute sorte de questions. Les parents écoutaient avec beaucoup d’émotion le récit de son ascension et ils acceptèrent l’idée du printemps sur terre, car c’est un sentiment, et ça, ils pouvaient le comprendre.

Depuis ce jour, au pays des géants, tout le monde est d’accord : il y a dans la vie un moment où on peut naître adolescent. On a alors tellement d’énergie qu’on cherche à sortir de l’endroit où on vit. Avec cet élan, on peut avoir la beauté des amoureux, comme Homard ou bien garder ses boutons sur le nez et être heureux quand même, comme Adam. Mais cette naissance a besoin de préparatifs. Il faut pour point de départ des paquets de chips, de la musique et peut-être même d’autre chose… mais il faut surtout des gens qui vous aiment et à qui vous voulez raconter le bonheur qui vous arrive !

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Un commentaire

  1. Magnifique et onirique. La Fée s’attaque en douceur à l’adolescence. Période où on remet en cause toutes les valeurs. « Sortir d’où on vit » depuis le cocon de l’enfance. Quel bonheur d’évoquer en filigrane la vie essentielle des êtres vivants qui peuplent un sol fertile !Minuscules corps mais rôle maximum pour le Vivant

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